“C’est simple, je ne sors plus”: les jeunes à l’heure du couvre-feu

Imposé dans 54 départements, le couvre-feu a conduit bars et restaurants à baisser leurs rideaux, au détriment des étudiants et jeunes actifs, qui voient leurs interactions sociales fortement restreintes.

“C’est dur d’avoir 20 ans en 2020”. C’est ce que Emmanuel Macron affirmait le 15 octobre lorsqu’il s’apprêtait à annoncer la mise en place d’un couvre-feu entre 21h et 6h du matin dans huit métropoles françaises, ainsi qu’en Île-de-France. Depuis, la mesure s’est étendue à 54 départements dans l’Hexagone affectant ainsi 46 millions de Français, avec parmi eux des étudiants et des jeunes actifs.

Guillaume en fait partie. À l’université Descartes à Paris, les cours ont été maintenus sur le campus. Mais l’emploi du temps du jeune homme, étudiant en quatrième année de médecine, ne lui permet pas de profiter de soirées étudiantes. “J’ai une sortie hebdomadaire le vendredi soir entre 19h et minuit, où je vais généralement au restaurant à Paris ou dans le coin avec les copains”, affirme celui qui vit à Persan dans le Val‑d’Oise, bien loin de la capitale. Alors quand le couvre-feu est arrivé, il n’a pas trouvé d’autre solution : “C’est simple je ne sors plus. Ces courtes sorties me permettaient de m’évader de mes études, mais rentrer à 21h, c’est trop tôt.” Et d’ajouter : “Ce qui est surtout embêtant, c’est que ça me prive de voir mes potes, parce qu’on fait tous des études différentes.”

D’autres, comme Élodie, étudiante en lettres à la Sorbonne, s’interrogent sur l’avenir. “J’entends parler de confinement le week-end et de couvre-feu dès 18h, mais qu’est-ce qu’on va faire ? On ne va faire que bosser et rentrer chez soi ?”, s’indigne la jeune femme de 23 ans qui dit “ressentir une anxiété” et du “mal à se projeter”.

Cours à distance

Clara n’en pense pas moins. À 19 ans, elle fait ses premiers pas à l’université du Mirail à Toulouse en licence de Géographie. Des premiers pas virtuels, puisque depuis sa rentrée le 19 octobre, tous les cours se sont tenus en ligne : Ma première semaine en présentiel aura lieu le 9 novembre”Ce couvre-feu change-t-il son quotidien ? “Pas vraiment, car je ne sortais pas beaucoup le soir de base”, avoue celle qui n’a pas pris la peine de louer un appartement dans la capitale rose. Elle vit aujourd’hui chez ses parents, en périphérie. Conséquence : “Je ne fais vraiment aucune soirée depuis septembre car je vis avec mes parents. Je préfère me sacrifier que de prendre le risque de ramener le virus à la maison, car les soirées sont souvent sans masque en appartement.”

Afin de garder un semblant de vie étudiante, elle prévoit tout de même avec ses camarades rencontrés sur Zoom de suivre des TD à plusieurs chez l’un d’entre eux de temps à autre. “Ce serait un vrai contact social parce que pour l’instant, je n’ai jamais entendu la voix de mes amis et je ne connais que leur photo de profil Facebook”, sourit-elle.

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Une initiative qui n’a rien d’étonnant selon Dominique Picard, psychosociologue spécialisée dans les interactions sociales : “On se sent jeune, si on se sent appartenir au groupe social des jeunes, à l’image que l’on a d’être jeune. Sortir, faire la fête, voir ses amis ou aller à des expositions. Si on prive le jeune de cela, il perd quelque chose de son identité sociale.” Et le travail en groupe en fait partie, aussi. Mais cette situation n’est pourtant pas “irréparable” selon l’experte, autrice de Relations et communications interpersonnelles (Dunod, 2008) car “le propre des jeunes est de changer d’habitude facilement”.

“Mes relations sociales sont réduites à l’essentiel”

Pour Alexandre en revanche, c’est différent. À 23 ans, il vient de signer son premier CDI dans un cabinet de conseil en communication parisien. Une première expérience tant espérée après des mois de doutes mais dont l’intégration risque d’être mis à mal faute de pouvoir organiser des afterworks, où les membres d’une équipe font connaissance dans un cadre moins formel. Et à cela s’ajoutent des débuts en télétravail : “Ça pose une distance assez importante pour l’intégration, explique le jeune cadre. Ça bouleverse tout en réalité.”

Mais pour ce natif des environs de Versailles, la distance vers la capitale était déjà un frein pour ses relations personnelles depuis l’instauration du couvre-feu : “Je ne me rends à Paris que pour des raisons professionnelles. Et pour faire simple, mes relations sociales sont réduites à l’essentiel aujourd’hui. Il n’y a plus de verres ponctuels”, soupire le banlieusard. “J’ai une amie qui a enchaîné sur un deuxième master à la London School of Economics. On était plusieurs à vouloir lui rendre visite un week-end, mais c’est impossible.” Et de conclure : “À part s’envoyer des messages en se disant ‘Je pense à toi, j’espère que tu vas bien’, il n’y a pas grand chose d’autre qu’on puisse faire.”

Crédit photo : Lewis Joly / Associated Press