“On est plus avec la brouette, la fourche et la pelle” : quand l’agriculture manque de bras

70 000 postes sont à pourvoir dans l’agriculture selon la FNSEA. Plus de transmission entre générations, image archaïque, dureté de la tâche... les explications au manque de main d’œuvre ne manquent pas.

Christiane Lambert, présidente de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), a renouvelé ce mardi son appel aux Français sans emploi. « L’agriculture recrute, 70 000 postes sont à pourvoir dont 10 000 en CDI », a affirmé la représentante syndicale sur BFM Business. Et de préciser : « Ce sont des emplois de tous ordres : qualifiés ou pas qualifiés ».

Selon l’Insee, en 2018, 670 000 personnes travaillaient dans le secteur agricole, soit 2,5% des personnes employées dans le pays. Mais, depuis plusieurs années, l’agriculture perd peu à peu des effectifs qui peinent à être remplacés.

Un renouvellement générationnel tardif

Delphine Virecoulon, qui travaille à l’antenne départementale girondaise de l’Association nationale pour l’emploi et la formation en agriculture (ANEFA), est claire : « On manque beaucoup de monde. » Dans le département, où 95% des offres d’emploi portent sur le domaine viticole : « Tous les ans, on est en augmentation de 3 à 5% du nombre d’offres d’emploi », détaille-t-elle, en rappelant que cette baisse de la main d’œuvre « ne date pas d’hier ». René Debons, président de la section employeur de l’antenne FNSEA en Aveyron, et lui-même agriculteur, explique ce besoin de nouveaux salariés par le fait que « les exploitations s’agrandissent et un certain nombre de gens partent à la retraite sans être remplacés ».

Si l’Aveyronnais souligne qu’il y a toujours des exploitations agricoles qui perdurent de génération en génération dans une même famille, Delphine Virecoulon ne les voit plus en Gironde. « On avait beaucoup d’enfants d’agriculteurs dans les formations agricoles auparavant. Maintenant, la majorité des personnes formées ne viennent pas du tout du milieu », explique-t-elle. Christiane Lambert a affirmé sur BFM Business que « de plus en plus de jeunes s’intéressent à l’agriculture », mais Delphine Virecoulon n’est pas de cet avis. Elle voit surtout arriver dans ses formations des personnes en reconversion, entre 30 et 50 ans, « venues du tertiaire et souhaitant revenir vers des valeurs plus humaines, plus terriennes ». Ce qui explique que le renouvellement se fasse plus doucement, « car il faut former ces gens », explique-t-elle.

Image archaïque du métier

Ce manque criant de main d’œuvre est exacerbé par le fait qu’on ne peut se pas contenter de remplacer les agriculteurs qui partent à la retraite. Les exploitations requièrent en général plus de personnel qu’auparavant. « Certaines cultures innovent en se mettant au bio ou en permaculture, ce qui demande beaucoup plus de travail manuel, et donc plus de personnel », rapporte ainsi Delphine Virecoulon. Pourtant, la modernisation du monde agricole est un atout majeur pour relancer l’intérêt porté au métier.

« On traîne une image archaïque derrière nous. On est plus avec la brouette, la fourche et la pelle », martèle René Debons. Pour raviver la flamme agricole chez les jeunes générations, il faut selon lui montrer la modernité du métier. Un constat partagé par Delphine Virecoulon : « Les jeunes sont très connectés, donc c’est par les réseaux sociaux qu’il faut les attirer, en mettant en avant les nouvelles technologies du monde agricole », préconise-t-elle.

Pour René Debons, le problème du manque d’intérêt des jeunes générations se situe aussi dans une vision archaïque des conditions de travail. « Le métier a évolué : on travaille 35 heures par semaine, et si d’aventure il y a des heures supplémentaires, elles sont payées », rappelle l’agriculteur. Mais il le concède : « Quand on a des vaches, il faut aussi les traire le jour de Noël : il y a une notion d’astreinte qui freine l’engouement pour le métier. »

La nécessité de communiquer

« Il faut que les gens viennent nous voir, mais il faut aussi que toutes les structures qui peuvent en parler parlent », estime René Debons. Il prêche pour que la « modernisation extraordinaire » de l’agriculture qui lui est chère, soit affichée auprès de la population. C’est d’ailleurs le sens de la « Semaine des métiers agricoles » organisée par l’ANEFA du 2 au 6 novembre, que Delphine Virecoulon présente fièrement : « On intervient dans les collèges et les lycées, on organise des visites d’exploitation, des rencontres avec des professionnels », détaille-t-elle. « Quand un jeune exploitant agricole parle à d’autres jeunes, ils s’identifient beaucoup plus facilement que lorsque c’est moi qui parle », poursuit-elle.

Redorer le blason d’un métier qui véhicule des clichés archaïques en s’adressant aux jeunes générations qui l’ont délaissé : telle semble être la réponse du monde agricole à son problème de main d’œuvre. Un objectif partagé par les instances gouvernementales puisque, dans le volet agricole du plan de relance, une campagne de promotion des métiers agricoles est prévue.