PSG-Basaksehir-Istanbul : en plein conflit Franco-turc, un match dans le match ?

Alors que les rapports entre Paris et Ankara se dégradent sur fond de déclarations autour de la liberté de caricaturer, le PSG affronte ce mercredi, en Ligue des champions, un club d'Istanbul. Un "Match sous haute tension", frémissent certains internautes. Vraiment ?

Si la rencontre opposant ce mercredi le Paris-Saint-Germain au Basaksehir-Istanbul est au centre de l’attention, ce n’est sûrement pas pour son intérêt sportif. L’issue de ce match entre le finaliste de la dernière Ligue des champions et le club turc, novice dans la compétition européenne, ne fait (presque) aucun doute. L’enjeu est ailleurs : France et Turquie s’opposeront sur le terrain, alors même que les tensions diplomatiques entre ces pays sont en pleine escalade.

LIRE AUSSI : Boycott et “santé mentale” : retour sur un an de discordes entre Erdogan et Macron

Irrité par les mots employés par Emmanuel Macron après l’attentat de Conflans – le chef d’État français s’est placé, au nom de la liberté d’expression, en défenseur de la publication de caricatures du prophète Mahomet –, le président turc Recep Tayyip Erdogan n’a pas attendu longtemps avant de mettre en cause sa “santé mentale” et à appeler au boycott des produits tricolores. L’affaire a pris un nouveau tournant ce mercredi matin, avec la publication d’une caricature d’Erdogan en Une du journal satirique Charlie Hebdo.

Club de coeur

Le Basaksehi n’est pas n’importe lequel des cinq clubs d’Istanbul. Créé dans les années 1990 par la municipalité turque, il a été vendu en 2014 à des proches de l’AKP, le parti d’Erdogan. Depuis, on trouve à sa tête Göksel Gümüsdag, membre par alliance de la famille du dirigeant turc. Ce qui vaut au club d’être surnommé “FC Erdogan” par ses rivaux. “Sachant que c’est son club de cœur, on peut penser que le régime d’Erdogan va se saisir de ce match”, concède ainsi Paul Dietschy, spécialiste de l’histoire du football qui enseigne à l’université de Franche-Comté, à propos de la rivalité grandissante entre les deux pays.

Mais, relativise Jean-François Polo, maître de conférences à l’IEP de Rennes, qui travaille sur les relations entre la Turquie et l’Union européenne, le Basaksehir reste “un club tout nouveau, sans réels groupes de supporters fidèles. Ses soutiens sont proches du pouvoir, et étaient déjà convaincus par les discours d’Erdogan bien avant ses invectives contre Macron.” Bien moins populaire que les “big three” d’Istanbul – le Galatasaray, le Besiktas et le Fenerbahce –, le club peine à remplir les 17.000 places de son stade flambant neuf. Seuls 3400 spectateurs, en moyenne, étaient assis dans les gradins lors des matchs de la saison 2018–2019.

Le risque d’incidents dans l’enceinte du stade Fatih Terim, qui trône dans le quartier stambouliote de Basaksehir, semble donc à écarter. D’autant plus que pour raisons sanitaires, c’est à huit-clos, avec un public restreint de 300 personnes, que va se tenir le match.“Il est possible qu’une banderole hostile à Emmanuel Macron soit déployée, ou que des slogans soient martelés aux abords du stade”, envisage Jean-François Polo.

Mais il ajoute aussitôt : “Les autorités turques ont intérêt à faire la démonstration qu’elles sont capables de maîtriser leurs masses, d’accueillir un match qui se passe dans de bonnes conditions, car le pays est régulièrement candidat à l’organisation de grands événements sportifs.” De son côté, la fédération de football turque a toujours revendiqué son appartenance à l’Europe et au monde occidental, et n’a pas intérêt à s’en éloigner.

“Pas une ville pro-Erdogan”

“Si la place du football est très importante en Turquie, ce sport alimente surtout la rivalité entre les villes”, avance Marc Lavergne, directeur de recherches au CNRS et spécialiste du Moyen-Orient arabe. Les clubs fédèrent souvent une population urbaine, explique-t-il, et ceux d’Istanbul se partagent les 20 millions de têtes qui peuplent la capitale économique turque. Des habitants parmi lesquels se fond notamment une élite francophile et francophone, très populaire.

“À Istanbul tout particulièrement, mais c’est le cas partout en Turquie, les propos du président ne font pas l’unanimité”, glisse le chercheur. Pour cause : les citoyens de la mégapole restent attachés à l’idée de laïcité, qui prévaut toujours malgré le mouvement de réislamisation de la Turquie. “Ce n’est pas une ville pro-Erdogan”, acquiesce Paul Dietschy. Et, par extension, les fans de football qu’elle abrite non plus.

L’historien tient à nuancer l’idée selon laquelle un duel France-Turquie se jouerait ce soir, en rappelant que ce sont deux clubs qui s’affrontent, et non pas deux équipes nationales. “La symbolique est bien moindre. Pas de représentation de la nation, pas d’hymne, pas de maillots aux couleurs des États…”, relève-t-il. Avant d’insister sur le statut même du club parisien. “Même s’il reste rattaché à Paris, le PSG n’est plus vu comme un club français mais comme une marque globale, au cœur du capitalisme et du cosmopolitisme du football d’aujourd’hui. Si c’était l’équipe de France qui se déplaçait en Turquie, ce serait une autre histoire.”

En remettre une couche

Il ne faut pas oublier non plus que l’adversaire du soir est depuis 2011 la propriété de l’émir du Qatar, pays allié de la Turquie. D’où les paroles rassurantes du président du Basaksehir, Goksel Gumusdag, interrogé par l’agence de presse turque d’État Anadolu : “Nous allons aller sur le terrain et faire tout notre possible pour accueillir le PSG de la meilleure façon possible. Le PSG est un club ami, en particulier le président du club, Nasser Al-Khelaïfi. Par conséquent, nous serons très heureux de jouer un si grand club mondial.”

Une prise de position des plus logiques, d’après Paul Dietschy, qui souligne qu’“il est difficile d’attaquer le PSG sans attaquer son propriétaire. Or, les Qataris sont à l’avant-garde de la protestation contre le président français.” Les trois spécialistes, Dietschy, Lavergne et Polo sont unanimes : les récentes prises de position turques et qataries, comme celles d’autres États appartenant au monde arabe, ne visent qu’à asseoir leur popularité auprès des communautés musulmanes, et ne reflètent pas un sentiment antifrançais généralisé. La Turquie, dont l’essentiel du commerce dépend de ses relations avec l’Europe, n’a aucun intérêt à se mettre l’hexagone à dos.

Les attaques menées par son dirigeant, “très pragmatique” selon Jean-François Polo, ne devraient pas déborder sur le terrain du sport. “Erdogan a obtenu ce qu’il voulait : faire de Macron un bouc-émissaire et un personnage emblématique du mépris de l’Occident vis-à-vis du Moyen-Orient. Il n’a pas besoin d’en remettre une couche avec le match de Ligue des champions.” Marc Lavergne, lui, s’autorise même un certain optimisme : “Il arrive que le sport soit un levier pour apaiser les relations diplomatiques.” Et de citer l’exemple des liens entre les pongistes américains et chinois dans les années 1970, à l’origine de l’expression “diplomatie du ping-pong”.