Le télétravail augmente-t-il vraiment la productivité ?

En quelques mois, le télétravail est devenu la norme dans certaines entreprises. Mais si certains s’épanouissent dans cette nouvelle façon de travailler, rien ne prouve qu’elle renforce la productivité des salariés de manière durable.

 

Après huit mois quasi-ininterrompus à distance, il regrette presque de ne pas avoir été mis en télétravail plus tôt. “Les pauses prennent moins de temps car je n’ai pas mes collègues avec moi”, explique Louis, 26 ans, cadre dans une société de sécurité pour entreprises. En télétravail depuis le premier confinement en mars, il dit être “plus focus” sur son travail depuis chez lui. “Si je dois parler à une collègue c’est plus rapide, on met moins les formes. On prend des décisions plus vite, il y a moins de débat. En fait, j’ai l’impression que tout va deux fois plus vite.” 

Comme Louis, nombreux sont ceux qui pointent le télétravail comme une manière d’être plus efficace au travail. Un avis partagé par une majorité de directeurs des ressources humaines, qui plébiscitent le distanciel à 85%, d’après une étude de l’association nationale des DRH rendue publique en juin. Alors que le gouvernement encourage 100% de télétravail dans les entreprises où c’est possible pour limiter la propagation du virus, les études sur la productivité des entreprises en télétravail sont encore rares.

L’Insee note qu’il y a “un manque de littérature” et d’études sur des échantillons larges de télétravailleurs. L’une des rares disponibles date de 2014. Nicholas Bloom, un chercheur de l’université de Stanford (Etats-Unis), y enregistre une hausse de productivité de 13% par un employé d’une agence de voyage ayant appliqué le télétravail sur la base du volontariat.  “Ce n’est vrai que lorsque les salariés arrivent à réunir toutes les conditions pour travailler efficacement: être très autonome, ne pas être dérangé, être compétent avec les outils du digital, avoir un environnement dédié au travail chez soi…”, répond Isabelle Varga, consultante auprès d’entreprises souhaitant mettre en place le télétravail.

Dans l’un des livres les plus cités sur le télétravail, Remote : Office Not Required (2013), Jason Fried et David Heinemeier Hansson, estiment que les travailleurs américains perdent environ 400 heures par an pour aller au bureau. Du temps gâché, qui sape leur motivation. Au contraire, d’après leurs travaux, en télétravail, les salariés pourront passer ce temps à se détendre ou… à travailler davantage. “Dans 30 ans, avec les avancées technologiques à venir, lorsque les gens regarderont vers le passé, ils se demanderont même la raison qui a pu justifier la création des bureaux à un moment donné”, écrivent les deux auteurs.

“La productivité est compliquée à mesurer selon que l’on regarde les résultats des entreprises, les objectifs à atteindre ou les conséquences à long-terme”, explique Nolwenn Anier, docteure spécialisée sur le télétravail. “Ça dépend de la nature des tâches. Le télétravail est recommandé pour des missions qui requièrent une grande concentration, voire solitaires, où le calme est nécessaire. Il n’y a pas d’interruption comme sur un lieu de travail, détaille-t-elle. C’est beaucoup plus compliqué pour le travail collectif ou les entreprises où il y a des interactions. Or de plus en plus de professions fonctionnent en équipe aujourd’hui.” 

Stress et anxiété

Au printemps, un quart des Français travaillaient à distance. Une première, alors que le télétravail ne concernait jusque-là que 3% d’entre eux, dont on mesure à peine les conséquences sur la santé des salariés. Une inquiétude exprimée jeudi par le ministre de la santé Olivier Véran, qui a évoqué lors d’un point presse la “face cachée“ de la crise sanitaire. “Ras-le-bol, stress, anxiété, déprime, l’impact psychologique est réel. Tout le monde n’en souffre pas mais chacun peut être concerné”, a‑t-il déclaré.

Horaires à rallonge, perte de repères… Les témoignages de salariés qui ont mal vécu ce changement brutal dans leur façon de travailler abondent. C’est le cas de Nina, 29 ans. “Au début, c’était presque amusant, on buvait notre café du matin devant l’écran tous ensemble, raconte cette cadre à la région Île-de-France, mais très vite c’est devenu lourd, il n’y avait plus de limite horaire, on recevait des mails à toute heure. A un moment, j’étais à deux doigts du burn-out et j’ai décidé que j’allais faire le minimum jusqu’à ce qu’on déconfine.” 

Un phénomène bien connu, selon la chercheuse Nolwenn Anier. “Depuis 10 ans, les recherches montrent ce que le télétravail peut entraîner sur le bien-être.” Selon une étude Ipsos, plus de 80% des salariés interrogés considéraient leurs collègues comme partie prenante de leur bien-être. Une relation difficile à maintenir à distance. Et, entre l’isolement et la perte du sentiment d’appartenance, cette déconnexion pèse sur la productivité des salariés à long terme. “Il y a une perte d’énergie et de motivation sans la dynamique de groupe, selon la chercheuse. Le travail, ce n’est pas que le salaire. C’est aussi un besoin de chaque individu.” 

Faut-il pour autant tout jeter du télétravail ? “Bien sûr que non, répond Isabelle Varga. Il faut apprendre à faire du télétravail là où certaines entreprises n’en ont pas l’habitude. On travaille beaucoup plus et beaucoup trop. Je vois des gens qui commencent à travailler avant que leurs enfants se lèvent, “pour être au calme” et continuent jusqu’après le dîner”. Ceux qui s’en sortent s’adaptent en fonction de leur charge et expliquent en avance leur emploi du temps à leurs supérieurs.” 

Si le télétravail doit se généraliser après la crise sanitaire, comme c’est évoqué dans les discussions qui se tiennent en ce moment entre patronat et syndicats, il va falloir que les entreprises s’adaptent à cette nouvelle pratique pour ne pas user leurs salariés.