Visons et Covid-19 : “Une mutation du virus pourrait rendre les vaccins inefficaces” 

L’annonce de la circulation du Covid-19 dans un élevage de visons français, dimanche 22 novembre, entraîne des craintes dans le domaine scientifique. Le docteur en virologie Pierre Charneau nous explique pourquoi il faut s’en inquiéter. 

Le ministère de l’Agriculture a ordonné dimanche l’abattage de 1000 visons contaminés au Covid 19, dans un élevage d’Eure-et-Loir. La mesure vise à protéger d’une double menace. D’une part, celle d’une contamination des humains par les animaux. D’autre part, celle d’une mutation du virus chez l’animal, qui une fois transmis à l’homme rendrait les vaccins en cours d’élaboration obsolètes. Ces inquiétudes sont-elles légitimes ? Pierre Charneau, spécialiste en virologie moléculaire et vaccinologie, et directeur scientifique de l’entreprise de biotechnologie TheraVectys, répond à nos questions. 

A‑t-on raison de s’inquiéter ? 

Oui. La transmission d’un virus d’une espèce à une autre n’est jamais bonne, il faut toujours la prendre au sérieux. Le but d’un virus n’est pas d’être «pathogène», c’est à dire qu’il n’est pas pas de tuer l’hôte dans lequel il prolifère. Mais une transmission d’espèce à espèce peut modifier les paramètres du virus et le rendre plus pathogène chez son nouvel hôte. 

Mettons qu’on prenne un virus de macaque non-pathogène, qu’on le transfère à un mandrill, puis qu’on le re-transfère au macaque d’origine. Là, le virus peut devenir très pathogène, car il a muté, et n’est plus adapté au corps de son hôte d’origine. D’où cette précaution que je trouve raisonnable, d’éliminer ces élevages de visons. Cela évite que l’animal ne re-transmette à l’homme un virus potentiellement encore plus dangereux pour lui. 

Une mutation du virus pourrait-elle rendre les vaccins en cours d’élaboration inefficaces ? 

Oui, une éventuelle mutation du virus provoquée par la transmission entre les espèces pourrait rendre les vaccins moins efficaces. L’enveloppe du Coronavirus, la “spike”, agit comme une clef, qui s’emboite dans un récepteur cellulaire du corps humain qui s’appelle Human Ace 2. Les anticorps qui sont produits par un vaccin viennent envelopper cette clef : elle ne peut plus rentrer dans la serrure, et donc plus contaminer plus les cellules humaines. . Si l’anticorps du vaccin ne reconnait plus la clef du virus, parce qu’elle a muté, il ne pourra plus la neutraliser. Et donc, le vaccin va moins fonctionner. 

Existe-t-il une solution ? 

Il faut comprendre que le système immunitaire possède deux bras armés. D’un côté les anticorps neutralisants, dont le rôle est de bloquer l’entrée du virus dans les cellules. De l’autre les cellules cytotoxiques : leur rôle est de détruire les cellules infectées par le coronavirus. Elles sont beaucoup plus efficaces pour permettre au corps d’être protégé sur le long terme, et de guérir. 

Les vaccins ARN de Moderna ou de Pfizer, qui devraient être commercialisés début 2021, ne produisent que des anticorps dans le sang. Cela peut suffire à limiter les formes graves du Covid, mais à priori ces anticorps ne permettent pas une protection longue durée : en l’espace de 6 mois, on risque de devoir vacciner une seconde fois la population. Et surtout, ces anticorps risquent de ne pas protéger des mutations du virus qui pourraient survenir. 

Les cellules cytotoxiques elles, sont capables de reconnaître et d’éliminer les éventuelles mutations du coronavirus. Il faudrait donc des vaccins capables de provoquer une réponse des cellules cytotoxiques. Certains sont déjà en phase de test sur les animaux. Ce vaccin permettrait aussi de protéger du coronavirus sur plusieurs années.