« Avenir lycéen » : tout comprendre à l’affaire qui empoisonne Jean-Michel Blanquer

Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, est accusé d’avoir instrumentalisé politiquement un syndicat, « Avenir lycéen ». Ce mouvement, favorable aux mesures de l’exécutif, a reçu en 2019, la somme de 65 000 euros du ministère.  Une enveloppe « dilapidée » selon une enquête de Mediapart, en frais de bouche et d’hôtels de luxe.

Rue de Grenelle, on nie farouchement toute implication ou instrumentalisation politique. Samedi 21 novembre, Libération a publié une enquête (« Un syndicat modèle modelé pour Blanquer ») affirmant que l’association « Avenir lycéen », fondée fin 2018, était téléguidée en sous-main, et à grands renforts de subvention, par le ministère de l’Education nationale. En contrepartie, le syndicat lycéen se serait montré favorable aux réformes parfois contestées du ministère, comme la réforme du bac. Retour sur cette affaire qui embarrasse Jean-Michel Blanquer, même s’il maintient qu’elle a été créée « à partir de rien ».

  • C’est quoi « Avenir lycéen » ? 

Le mouvement lycéen se présente sur son site (en maintenance mais où l’on peut adhérer avec une cotisation annuelle de 5 euros) comme un « laboratoire d’idées ». L’association a été créée « les 11 et 12 décembre 2018 », précise Nathan Monteux, l’un de ses cofondateurs avec Maxence Duprez et Marie-Olivier Lise, alors tous les trois lycéens. « Avenir lycéen » affiche comme ambition de s’intéresser aux préoccupations et aux points de vue des jeunes sur différentes thématiques liées à l’éducation et à la jeunesse. Elle occupe d’ailleurs deux sièges de représentants lycéens sur quatre au total, au Conseil supérieur de l’éducation (CSE), instance sous la tutelle du ministère, qui a pour vocation de rassembler les acteurs de la communauté éducative. 

Deux ans après sa création, le syndicat lycéen est « fort de 400 membres », précise Nathan Monteux. Le co-fondateur a été rappelé en urgence par son ancienne association pour répondre aux accusations d’instrumentalisation et clame l’indépendance politique et idéologique d’« Avenir lycéen ». « On n’a jamais été téléguidés par le gouvernement. On est la seule association qui n’a pas été lancée par un mouvement politique », souligne-t-il, en rappelant que « l’Union nationale lycéenne (UNL) a été créée par le Parti socialiste ». « Il faut dépassionner le débat », insiste l’étudiant aujourd’hui membre des Jeunes avec Macron (JAM).

  • Comment est née « l’affaire Avenir lycéen » ? 

La polémique AL, abréviation d’« Avenir lycéen », remonte à la publication le 8 novembre par Mediapart d’une enquête expliquant que l’organisation lycéenne était grassement dotée par l’Education nationale. Le journaliste Antton Rouget y affirme que les dotations et subventions publiques reçues par le syndicat servaient principalement à relayer la communication du ministère (« Le syndicat lycéen chouchou de Blanquer dilapide l’argent du ministère »), le compte Twitter d’Avenir lycéen partageant et re-twittant par exemple la plupart des déclarations de Jean-Michel Blanquer. 

L’enquête de Mediapart révèle aussi qu’à l’origine, seuls les frais d’adhésion des membres venaient renflouer la trésorerie du mouvement lycéen. « Cette petite association aux positions pro-gouvernementales, qui vivotait avec 138 euros en caisse », a soudainement le 19 novembre 2019, « vu atterrir sur son compte en banque la coquette somme de 65 000 euros en provenance du ministère ».  

Cette « enveloppe publique » généreuse devait être dépensée pour l’organisation du congrès fondateur de ce mouvement lycéen, pour près de « deux tiers de la subvention (40 056 euros) ». Mais Mediapart souligne que « le fameux congrès n’a jamais eu lieu ». À sa place, les têtes de file de ce jeune syndicat pro-gouvernemental ont organisé des soirées et dépensé l’argent en « frais de bouche et d’hôtels de luxe ». L’enquête énumère les frais, qui ont eu lieu à l’été 2020 dans plusieurs métropoles françaises : « 432 euros dépensés dans un Apple store », « 276,52 euros à l’hôtel Madrigal à côté de la gare Montparnasse », « 174 euros dans deux brasseries chics de Bordeaux »…

  • De quoi est accusé Jean-Michel Blanquer ?

En résumé, le ministre de l’Education National est accusé d’avoir instrumentalisé un mouvement lycéen pour soutenir une communication pro-gouvernementale, favorable aux réformes et propositions du ministère, en échange de subventions. 

Une du journal libération le samedi 21 novembre.

Fort de plusieurs témoignages, le journal Libération affirme que Jean-Marc Huart, alors numéro 2 du ministère de l’Education Nationale, échangeait régulièrement avec les responsables d’« Avenir lycéen » : « Maxence Duprez (l’un des cofondateurs, NDLR) dit échanger régulièrement en tant qu’ancien élu avec Jean-Marc Huart, à l’époque DGesco (directeur général de l’enseignement scolaire) ». Ce dernier possède en effet un poste clé, « un ministre bis qui orchestre les politiques éducatives » pour Libération. De plus, l’enquête met en avant que des rectorats (Créteil, Orléans-Tours, Grenoble…) ont participé à l’écriture de communiqués plus tard relayés par le syndicat lycéen, des communiqués toujours très favorables aux réformes du ministère.

  • Que répond le ministre aux accusations ?

Depuis les révélations de Mediapart le 8 novembre, reprises et complétées par l’enquête de Libération le 20 novembre, Jean-Michel Blanquer d’abord silencieux, dénonce désormais une « polémique à partir de rien » au sujet de l’organisation lycéenne. 

Dimanche 22 novembre, sur RTL, il a balayé toute accusation d’instrumentalisation politique et récusé tout lien avec « Avenir lycéen ». « Pourquoi pas une commission d’enquête, ça peut être intéressant. J’aime bien quand il y a des enquêtes, c’est très intéressant pour la démocratie », répond impassible le ministre. Et c’est avec une métaphore gastronomique d’une sauce trop épaisse par rapport au plat principal, qu’il essaie de faire taire la polémique : « Il y a vraiment beaucoup de sauce et peu de lapin. On voit bien que Libération et Mediapart essayent de faire une affaire à partir de rien. Vous avez juste des lycéens qui ont peut-être dépensé de manière inopinée l’argent qu’ils avaient. J’ai tout de suite demandé une enquête là-dessus, point à la ligne ».

Le ministre assure par ailleurs que cette « affaire » est manigancée par la France Insoumise (LFI). Selon lui, le parti de Jean-Luc Mélenchon serait « un pompier pyromane » qui voudrait renforcer sa position dans les milieux lycéens et mouvements estudiantins pour évincer les associations pro-gouvernementales comme « Avenir lycéen ». Lundi 23 novembre, sur la chaîne BFM-TV, le ministre a également pointé « une affaire cousue de fil blanc par des secteurs de l’ultra-gauche ». 

  • Quels sont les risques pour le ministre ?

Les députés d’extrême-gauche La France Insoumise (LFI) et certains communistes du PCF ont demandé dès vendredi 20 novembre l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire, pour juger de la teneur des liens du syndicat « Avenir lycéen » avec le « pouvoir exécutif ». « Nous déposons ce soir une proposition de résolution visant à la création d’une commission d’enquête sur l’activité du syndicat Avenir Lycéen, ses liens avec le pouvoir exécutif et les actions de contrôle du ministère de l’Education nationale sur ses membres et son action »

L’union nationale lycéenne (UNL) a annoncé dès le 10 novembre, porter plainte contre Jean-Michel Blanquer, réclamant même sa démission. L’association syndicale, plutôt de gauche, s’estime lésée financièrement et demande « des dédommagements pour les préjudices subis », affirme Mathieu Devlaminck, président de l’organisation lycéenne à RTL. Il dénonce le « favoritisme » dont « Avenir lycéen » aurait bénéficié et accuse le ministère d’avoir « fermé les yeux »  sur les dépenses du syndicat pro-gouvernemental. Contacté, le ministère ne souhaite pas s’exprimer sur cette affaire.

  • Que dit le syndicat lycéen ?

Contacté par notre rédaction, Nathan Monteux dénonce le « bullshit » (tissu de connerie, NDLR) présent dans les enquêtes de Mediapart et Libération et se défend d’avoir relayé bêtement le discours des rectorats. Il affirme que « les communiqués d’« Avenir lycéen » ont été écrits par nos membres et selon nos convictions. Ce n’est pas parce qu’on est du même avis que quelqu’un qu’on va le taxer d’instrumentalisation ». 

Concernant les frais dépensés en hôtels de luxe et dans des restaurants chics, il affirme que « la somme est scandaleuse mais pas astronomique, c’est de l’ordre de 5000 euros au maximum ». « Ce sont des jeunes qui ont vécu une amourette pendant un été. Maintenant, je pense qu’ils ont compris qu’ils avaient merdé. Ils ont dû prendre leur responsabilité, l’un des deux n’est plus dans le mouvement, l’autre est resté et doit rendre des comptes. Cette personne va devoir rembourser les dépenses », avance, catégorique, le co-fondateur d’« Avenir lycéen ». Et de regretter que cette « connerie de gosses » soit désormais « utilisée par l’opposition pour taper sur le gouvernement ».