Allocutions d’Emmanuel Macron : la communication du président passée au crible

Mardi 24 novembre à 20 heures, Emmanuel Macron a annoncé un assouplissement des mesures de confinement. Depuis le début de la crise sanitaire, c’est la sixième fois que le président de la République s’adresse à ses concitoyens. Mais pas toujours avec le même ton.

26 min et 43 secondes. C’est la durée de l’allocution télévisée du mardi 24 novembre. Pour la sixième fois, le président Emmanuel Macron s’est adressé aux Français, à une heure de grande écoute. Le but de ces allocutions est clair : leur parler directement et les informer des mesures de durcissement ou d’assouplissement des règles sanitaires, pour endiguer la pandémie de Covid-19. 

« Il y a deux phases », dans la communication de crise d’Emmanuel Macron, explique Béatrice Turpin, professeure en sciences du langage à l’université de Cergy-Pontoise. Une première lorsqu’Edouard Philippe était sur le devant de la scène pour parler aux Français du Covid-19, et une seconde, marquée par l’entrée en fonction de Jean Castex comme nouveau Premier ministre, depuis le 4 juillet. « Dans cette deuxième phase de gestion de la crise sanitaire, le président montre qu’il veut garder une longueur d’avance. Il s’exprime un mardi soir, avant que son Premier ministre ne parle le jeudi. Il montre qu’il veut rester ce président jupitérien et omniprésent dont on a l’habitude », avance la sémiologue. Mais depuis l’annonce du confinement en mars, le discours du chef de l’Etat a aussi évolué, sur le fond mais aussi sur la forme.

Un discours long mais « plus accessible »

Ces allocutions filmées à l’Elysée puis diffusées à 20 heures connaissent des audiences record. Le 16 mars, pour l’annonce du premier confinement, l’institut Médiamétrie évoquait 35 millions de téléspectateurs, contre 29 millions de Français mardi. Une légère baisse du nombre de téléspectateurs qui peut s’expliquer par « la lassitude du confinement que ressentent les Français », estime Florian Silnicki, fondateur de l’agence de communication LaFrenchCom. 

Pour lui, la durée du discours était également « beaucoup trop longue ». Le risque est de rendre le message inaudible et « vide de sens pour les Français. A trop parler, on a l’impression qu’il bavarde », met en garde le spécialiste en communication politique. La durée et la fréquence des allocutions présidentielles contribuent alors à « diluer la portée de la parole présidentielle », souligne Florian Silnicki, en comparant notre chef d’Etat à son homologue outre-Rhin, la chancelière Angela Merkel, qui s’exprime beaucoup plus rarement. « Cette fois, le président nous a parlé simplement, sans la ‘novlangue’ technocrate, sans une locution farfelue comme ‘poudre de perlimpinpin’ et sans expressions latines obscures », pointe l’expert en communication politique.

Un ton neutre et un air sobre, secret de l’allocution du président le 24 novembre, pour ne pas froisser les commerçants qui devront rester fermés.

« Le ton était en adéquation avec les annonces de libération et réouverture partielle de la vie économique. Un ton ni joyeux ni grave comme en mars, mais neutre », explique Isabelle Veyrat-Masson, directrice de recherche au CNRS en communication médiatique. Pour la chercheuse, Emmanuel Macron avait tout intérêt à quitter le lyrisme de ses premières déclarations sur la pandémie et son air martial, pour livrer « un discours plus accessible et neutre ». Elle y voit « l’effet Koulechov », un biais cognitif où au cinéma le visage sans expression d’un acteur est tout aussi efficace pour faire passer un message, car chacun y décèle ce qu’il souhaite y voir. 

Un changement de lexique 

Après sa première allocution le 12 mars, Emmanuel Macron n’avait pas encore réussi à convaincre les Français qu’il fallait se confiner et restreindre les déplacements. Les comportements observés lors du week-end des 14–15 mars avec des parcs et jardins noirs de monde, ont montré que son message ne s’était pas imprimé dans la conscience collective. C’est en martelant des expressions comme « la guerre sanitaire » que le chef de l’Etat voulait attirer l’attention sur la gravité de la situation. 

« Non seulement vous ne vous protégez pas vous […] mais vous ne protégez pas les autres » mettait-il en garde lors de sa deuxième allocution télévisée, le 16 mars, dans un message parfois jugé culpabilisant. « Le discours très offensif dès le début de la crise, avec le champ lexical de la guerre, a conduit à un décalage avec les Français, qui ne comprenaient pas où il voulait en venir, et qui n’ont pas suivi », détaille Florian Silnicki de l’agence LaFrenchCom. « Ses déclarations manquaient de sens, tout comme les erreurs de communication de son gouvernement avec les masques ». Ces errements dans la communication élyséenne et ministérielle ont créé « une cicatrice de défiance et des doutes sur sa crédibilité pour gérer cette crise sanitaire », souligne le communicant.

Une figure paternaliste et rassembleuse

Désormais, Emmanuel Macron se veut rassembleur, préférant plutôt féliciter les Français de leurs efforts et de leurs sacrifices. « C’est tous ensemble que nous avons obtenu ces résultats. C’est tous ensemble que nous avons sauvé des vies » avançait le chef de l’Etat le 24 novembre. C’est avec le pronom « nous » utilisé 127 fois dans son discours, qu’il souhaitait livrer « un discours plus inclusif » pour se « justifier des échéances à respecter et du défi commun à relever », relève Florian Silnicki. Le président vise donc une « acceptabilité sociale » des efforts de chacun. Un  mois plus tôt, en octobre, son discours ne recensait « que » 99 occurrences du pronom « nous ».

« Lors de ma dernière intervention, nous redoutions des chiffres bien pires encore. Et nous les avons évités. D’une part car nos efforts, vos efforts, ont payé. L’esprit civique dont vous avez fait preuve a été efficace », a encore dit le président. « Ce qui est frappant c’est à quel point il met en valeur le peuple », affirme Isabelle Veyrat-Masson. « Il valorise les efforts de chacun. Emmanuel Macron inverse le mérite, qui ne revient plus au gouvernement qui décide et fait appliquer les mesures de confinement, mais au peuple qui les respecte. C’est une figure rhétorique que l’on a vu dans son allocution du 24 novembre et déjà le 28 octobre », souligne la chercheuse au CNRS. 

Les décors au service des discours présidentiels

Par rapport aux allocutions précédentes, on dénote aussi une évolution dans la prise de parole et dans la pièce depuis laquelle le président s’exprime. « Tout est mieux orchestré, rien ne dépasse, le président se voulait très solennel » explique Béatrice Turpin, maître de conférences en sciences du langage à l’université de Cergy-Pontoise. « On se souvient des mauvaises aventures dans le salon doré avec des problèmes d’éclairage ou de son. Cette fois-ci et comme en octobre, il est dans une pièce sobre aux murs blancs et non pas dans son bureau, symbole de sa puissance », avance la professeure. 

Depuis le salon doré, bureau officiel des présidents de la Ve République.

Le salon doré est la pièce centrale de l’Elysée, tant pour sa richesse (des murs dorés avec des feuilles d’or) que pour son histoire. Ce fut le bureau de tous les présidents de la Ve République, sauf de VGE. Son bureau est donc un outil de communication qui incarne la posture présidentielle. « Ce changement de décorum vise à quitter une forme d’ostentation et à le rapprocher des Français », affirme Béatrice Turpin. Elle y aussi voit un clin d’oeil caché aux murs blancs des hôpitaux, en guise d’hommage aux soignants et à leurs efforts. 

C’est devant un jardin verdoyant, que le président s’exprime au début de l’été.

Le 14 juin, au sortir du confinement, Emmanuel Macron s’exprimait devant une fenêtre aux croisillons dorés donnant un jardin et sa fontaine, comme une fenêtre ouverte sur un futur plus optimiste car le territoire métropolitain redevenait une « zone verte ». « En octobre et lundi soir, il s’est au contraire exprimé dans une salle sobre, sans dorure, sans fioriture, pour que son message soit plus percutant et plus universel », avance Isabelle Veyrat-Masson, chercheuse au CNRS. 

Toujours présentes, les erreurs de communication

Un brin paternaliste pour certains, Emmanuel Macron a aussi rappelé dans son discours du 24 novembre, que pour endiguer la pandémie de SRAS-COV‑2, il fallait se laver les mains. C’est en martelant le triptyque des gestes barrière « se laver les mains, respecter les distances, aérer toutes les heures les pièces », que le chef de l’Etat répète aux citoyens les clefs d’une bonne hygiène face au virus. 

Mais une étude de l’Ifop (intitulée « le grand relâchement ») souligne la lassitude des Français face aux gestes barrière. « Les Français sont ainsi nettement moins nombreux qu’au printemps à se laver systématiquement les mains en rentrant chez eux (63% en octobre, contre 75% en juillet et 86% en mars) » Selon l’expert en communication Florian Silnicki, d’ailleurs, « ce n’est pas le rôle du président de détailler les gestes barrière…. C’est une erreur de communication. Il aurait dû garder de la hauteur ».

La chercheuse au CNRS, Isabelle Veyrat-Masson est du même avis : « Il prend un risque en détaillant les gestes barrières. A être trop pédagogique, son message perd de sa valeur ». Elle rappelle que le mot pédagogie vient du grec « paidagogós » et signifie littéralement « éducation des enfants ». « Il risque que son ton pratico-pratique soit pris pour de l’infantilisation ».

Deuxième erreur possible dans la communication politique d’Emmanuel Macron : les réseaux sociaux. A 19h59, avant même que son discours ne soit diffusé sur les chaînes de télévision, le président a posté sur son propre compte Twitter la vidéo de son allocution.

Si la volonté première était de toucher le plus largement les Français, ceux qui n’étaient pas devant leur télévision ou qui ne font pas partie du public traditionnel, « il a raté le coche », estime Florian Silnicki. Pour le communicant, « le message n’était pas du tout adapté aux réseaux sociaux. L’abondance des tweets écrits ou relayés sur le compte du président affaibli son message ». Et rappelle : «La rareté du discours fait sa force ».