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Pourquoi Diego Maradona était plus qu’un joueur de football ?

L’annonce de la mort de l’icône du football Diego Maradona a suscité un engouement qui va bien au-delà du monde sportif. La légende du « Pibe de Oro » ne saurait se résumer qu’à ses exploits sur le terrain.

Peu après l’annonce de la mort de Diego Maradona à l’âge de 60 ans mercredi, les hommages se sont multipliés dans le monde, aussi bien chez les personnalités sportives que politiques et culturelles. En Argentine, le gouvernement a décrété trois jours de deuil national. Une veillée funèbre de trois jours est également organisée au Casa Rosada, le palais présidentiel argentin, où sa dépouille a été transférée. Du côté de la France, Emmanuel Macron a rendu hommage dans un communiqué au « souverain incontesté du ballon rond ».

L’enfant du peuple

Diego Maradona est né en octobre 1960 dans un bidonville des faubourgs de Buenos Aires. « Quand il y avait à manger, on mangeait, sinon on ne mangeait pas », écrit-il à propos de sa jeunesse dans son autobiographie Moi, Diego parue en 2001. Dans une Argentine qui souffre encore aujourd’hui de grande pauvreté, « on s’identifie à un personnage qui est sorti de la misère grâce à son talent », explique l’historien du football Paul Dietschy, évoquant un destin qui « rejoue la lutte entre les classes populaires et les classes dominantes ». Sans oublier que la carrière sportive du « Pibe de Oro » témoigne de son attachement à ses origines modestes. « Les clubs où il a joué, comme Boca Juniors ou Naples, étaient les clubs des milieux populaires », explique Paul Dietschy. L’historien en profite pour rappeler qu’à l’époque où Maradona jouait à Naples, l’Argentin représentait une Italie méridionale pauvre, méprisée au nord de Rome. « Napolitains, bienvenus en Italie » ou encore « Hitler, tu as oublié les Napolitains », lisait-on sur certaines banderoles lorsque le Napoli se déplaçait à Milan.

Le monde entier connaît ce but marqué de la « main de Dieu » en 1986 contre l’Angleterre, lors de la Coupe du monde au Mexique. Un geste politiquement fort puisqu’il intervient quatre ans après la guerre des Malouines opposant l’Argentine à l’Angleterre. Pour Paul Dietschy, il s’agit du « point de départ » de l’engagement politique du footballeur. Après une visite en 2000 à Cuba, Diego Maradona n’a de cesse de critiquer l’embargo américain qui frappe le pays, le qualifiant de « guerre cruelle et sale ». Cinq années plus tard, aux côtés du président vénézuélien Hugo Chavez, il participe au quatrième Sommet des Amériques. Une apparition qui suscite la polémique : le footballeur porte un t‑shirt sur lequel est écrit « Stop Bush », avec le « s » en forme de swastika. « Comme chez certains sud-américains, il y a chez lui une dimension anti-impérialiste », analyse Paul Dietschy. Mais elle tient davantage du cri de cœur que d’une véritable idéologie théorisée. « C’est ce qui va le pousser à aller à la rencontre de Castro ou Chavez, sans réfléchir au caractère très liberticide de leurs Etats », poursuit l’historien.

Un héros imparfait

Impossible, enfin, de parler de Diego Maradona sans aborder son côté sulfureux. Un transfert à Naples qui aurait été financé par la Camorra, la mafia de la ville; une addiction à la cocaïne qui lui a valu d’être écarté de multiples compétitions; une condamnation à deux ans de prison avec sursis pour avoir tiré à la carabine sur des journalistes… Des frasques dignes d’une rockstar qui ont elles aussi façonné sa légende. « Le football, c’est aussi une scène de théâtre où on endosse un rôle : Maradona avait celui du rebelle », explique Paul Dietschy. Roublard, tricheur, individualiste : Maradona l’est sur comme en dehors du terrain. « C’est aussi parce que ce n’est pas un héros parfait qu’on l’aime », abonde l’historien du football.

Malgré les excès, et peut-être un peu pour eux, les Argentins n’ont jamais cessé d’aimer leur héros. Paul Dietschy se rappelle d’un voyage à Buenos Aires en 2006 : « Comme on achète à Lourdes des gourdes à l’effigie de la Sainte-Vierge, on achetait des mugs, des maillots à son effigie. Le culte pour Maradona était un culte d’objet sacré ». Peu importe qu’il ait empoché des millions durant sa carrière, l’Argentin reste le « tribun du peuple », explique l’historien. Car, s’il a gagné beaucoup d’argent, il en a aussi dépensé beaucoup : ce n’est pas par passion qu’il a dirigé des clubs de seconde zone à Dubaï, en Biélorussie et au Mexique, mais pour rembourser ses arriérés fiscaux. « Maradona, c’est plutôt celui qui a gagné au loto et qui a tout dépensé. Son rapport à l’argent est proche de celui des milieux les plus pauvres », conclut Paul Dietschy.