Loi contre la “glottophobie” : l’accent, obstacle (caché) à l’embauche

L’Assemblée nationale a adopté, jeudi 26 novembre, une proposition de loi pour sanctionner les discriminations à l’emploi en raison de l’« accent ». Une notion encore peu débattue dans la sphère publique ou politique.  

L’Assemblée a adopté jeudi une proposition de loi sur les discriminations en raison de l’« accent ». Le texte, présenté par le groupe Agir ensemble (UDI et LREM) et porté par le député de l’Hérault Christophe Euzet, vise à rajouter le mot « accent » à la liste des motifs de discriminations à l’emploi, sanctionnées par le code pénal et le code du travail. Désormais, les refus d’embauche en raison d’un « accent chantant » du Sud ou d’un accent alsacien prononcé, sont punis par la loi, au même titre que les discriminations sur le genre ou la couleur de peau.

« Il s’agit de lutter contre la discrimination essentiellement à l’embauche et non pas, comme j’ai pu le lire ça et là, d’interdire l’humour », a expliqué jeudi matin, Christophe Euzet, l’auteur de la proposition de loi. ////LIEN///, soutenu par le ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti, qui s’est dit « archi-convaincu » par le texte. C’est un combat que le  député a mené seul, depuis février, à la suite de Laetitia Avia, députée LREM, qui en 2018 déjà demandait à ce que les attaques sur l’accent, “railleries, humiliations et discriminations” soient réprimées par la loi.

La « glottophobie » ou discrimination par la langue

« On n’a pas les mêmes chances dans l’espace public, selon l’accent qu’on a », confirme James Costa, maître de conférence à la Sorbonne en sémiotique, l’analyse des signes linguistiques. « L’accent du sud par exemple concerne toute la moitié sud du pays, qui auparavant parlait l’occitan. Et dont l’accent est particulièrement valorisé, on dit qu’il apporte le soleil… mais en même temps, nuance le professeur, il vous limite à quelques rôles dans l’espace public : celui qui annonce la météo, le commentateur de rugby et l’humoriste ». Avoir un accent ondulant comme le chant des cigales soulève donc « des stéréotypes ancrés dans les inconscients individuels et collectifs » et induit le risque « de ne pas être pris au sérieux », souligne l’expert en linguistique.

« C’est le socio-linguiste Philippe Blanchet qui a inventé le terme de ‘glottophobie’, pour mettre un mot sur quelque chose qui est général en France et qui existait depuis des décennies », rappelle James Costa. Il a fallu attendre 2016 pour que la notion de « glottophobie » soit théorisée. Ce néologisme, qui signifie une discrimination d’ordre linguistique, était un phénomène majoritairement accepté. Et le débat public sur les moqueries face aux sonorités du langage de chacun, au point mort. 

Le professeur Philippe Blanchet partait en effet du constat que les discriminations linguistiques étaient largement ignorées et « négligées »« L’absence notable dans les textes juridiques français amène à dire qu’au final, elles seraient légalement autorisées » regrettait le socio-linguiste dans son ouvrage intitulé « Discriminations : combattre la glottophobie ».

Accents et dialectes dépendants de l’Histoire 

« En France, on a une tradition monolingue importante, c’est à dire qu’on est très normatif quand il s’agit de la langue française », explique Claire Pillot-Loiseau, maître de conférence en phonétique à la Sorbonne. « C’est lié à l’Histoire, à la formation de l’Etat, très fort, centralisé autour de Paris. En Belgique par exemple, il y a trois communautés linguistiques reconnues, en France aucune ne l’est »

« La question langagière est un véritable angle mort en France », pointe James Costa. Il rappelle que Paris a signé la « Charte européenne des langues régionales ou minoritaires » en 1999, mais n’a toujours pas ratifié le texte. Il n’est donc pas encore entré en vigueur. « Par comparaison, en Norvège, il n’y pas de standard à l’oral mais deux standards à l’écrit. C’est le patriotisme du dialecte ».

Le sociologue Pierre Bourdieu parlait du « marché linguistique unifié et dominé » en France, rappelle James Costa. « Dans les années 1950, la volonté du gouvernement français d’après-guerre était de faire parler le ‘bon français’ aux enfants ». Cette unification du langage passait avant tout par l’école, « pour que les enfants parlent avec un accent standard, c’est-à-dire sans accent. Mais les langues sans accent sont un mythe », affirme ce professeur en sémiotique. 

Les discriminations à l’embauche

Un sondage de l’IFOP publié en janvier 2020 souligne que 11 millions de Français estiment avoir été discriminés à cause de leur accent. « En France, on associe les accents régionaux à la ruralité et au manque d’éducation », soulignait ainsi Maria Candea, socio-linguiste à la Sorbonne, dans les pages du Parisien

Rémy Doutre, étudiant en journalisme à l’EJCAM s’est vu refuser l’entrée d’une grande école parisienne à cause de son accent « chantant ». « Ils m’ont clairement fait comprendre que mon accent posait problème. A la première phrase, quand je leur ai dit ‘voici mon curriculum vitae’, j’ai eu droit à des ‘ah bah toi t’es pas d’ici, t’es du Sud-ouest’ et ’t’as le gabarit pour jouer au rugby dis donc’ »

Des remarques lourdes, d’apparence anodines, mais blessantes pour cet étudiant natif du Gers. « J’avais beau leur dire de regarder mes compétences, ça revenait à des stéréotypes sur l’accent ». Et d’ajouter : « Quand on est jeune, on se rend moins compte des attaques sur l’accent. On prend ça pour de l’humour. C’est a posteriori que je me dis que certaines réflexions étaient juste des phrases de gros cons ». 

Une loi mais après ?

Même si la loi a été adoptée par l’Assemblée nationale et que Rémy Doutre se félicite que « le sujet soit enfin débattu sur la place publique », l’étudiant reste inquiet quant à son avenir professionnel. « Dans six mois, je sors d’école et je me retrouve sur le marché de l’emploi, mais je sais pertinemment que ça va être difficile pour moi. Et je sais que je ne pourrais pas vraiment présenter le journal radio en Alsace », s’amuse t‑il.

« Les RH gardent la main sur le recrutement, avance Claire Pillot-Loiseau, maître de conférence en phonétique. On ne peut pas être sûr que la loi sera appliquée et respectée par toutes les entreprises. Il faut du temps pour que ça rentre dans l’inconscient collectif ». Son confrère spécialiste de sémiotique, James Costa, quant à lui met en garde : « Il faudrait former les enseignants à la socio-linguistique et à accepter les différences dans le langage. Si après cette loi, on ne met aucun moyen, alors ça sera juste un coup d’épée dans l’eau ».