Agressions sexuelles chez les pompiers : “T’es contente d’avoir mis le feu à la caserne ?”

 

Deux pompiers de la caserne de Boulogne-Billancourt, dont un haut-gradé, étaient jugés mardi 8 décembre devant le tribunal de Paris pour avoir harcelé et agressé sexuellement une collègue en 2018. L’occasion de pointer du doigt le sexisme apparemment systémique qui règne au sein de l’institution parisienne.

 

Le caporal-chef Benoît G est un grand gaillard de 30 ans. Crâne rasé, bras musclés, l’air impassible, il s’avance à la barre aux côtés de son ancien collègue : le sapeur première classe Augustin S qui, à 24 ans, affiche un visage bien moins serein, ce jour-là, devant le tribunal de Paris. Tous deux sont jugés ce mardi 8 décembre pour avoir harcelé et agressé sexuellement leur coéquipière en 2018. Amandine, la victime, est venue exprès de Djibouti, où elle réside désormais avec son compagnon et sa petite fille, pour faire face à ceux “qui lui ont pourri la vie pendant des mois” comme elle le dit elle-même. “Ce n’est pas la première fois que des pompiers de Paris se retrouvent devant nous”, rappelle le président Edmond Brunaud avant de détailler les éléments du dossier long de 500 pages. 

“Grosse tétine”, voilà le surnom qui était communément attribué à Amandine au sein de la BSPP (Brigade des Sapeurs Pompiers de Paris). Un sobriquet pour le moins lubrique que Benoît G ne manquait pas d’utiliser au moment d’interpeller la jeune femme qui officiait sous ses ordres. De janvier à mars 2018, elle essuie de sa part une pléiade de remarques à connotation sexuelle : “Je t’aurais avant que tu partes, tu céderas comme toutes les autres tu verras”, “Je te prendrais bien par derrière pour te sanctionner”, “Si elle s’habille comme ça, il ne faut pas s’étonner qu’elle se fasse violer” … Des “blagues” graveleuses qui ne choquent pas les pompiers entendus dans le cadre de l’enquête. Unanimement, ils minorent la gravité des faits : “Il est comme ça Benoît, il est un peu rustique, il fait souvent des blagues en-dessous de la ceinture”, explique l’un d’entre eux aux gendarmes. 

“Violez-la, violez-la ! ”

Mais le 8 février 2018, alors qu’ils sont réunis au réfectoire, Benoît G passe de la parole aux actes en attrapant Amandine par les cheveux avant de lui lécher l’oreille sans son consentement. Il lui murmure ensuite : “Je vais te baiser”. Une agression à laquelle la jeune femme s’oppose immédiatement en le menaçant de lui planter une fourchette dans le bras. Un “non” qui n’arrêtera pas pour autant les agissements du pompier qui, dix jours plus tard, crie à ses coéquipiers en la  pointant du doigt : “Violez-la ! Violez-la !”. A ces mots, Augustin S se précipite derrière elle, pose sa main derrière sa nuque pour la faire basculer sur le plan de travail en inox qu’elle est en train de nettoyer. Des témoins affirment alors qu’il aurait mimé un acte sexuel avant de recevoir une gifle de la part de la victime. “Je ne sais pas ce que j’aurais fait si elle ne m’avait pas giflé”, déclare-t-il, confus. 

-Mais pourquoi vous plutôt qu’un autre ?, demande le président Edmond Brunaud. Il ne s’est pas directement adressé à vous. 

-Je ne sais pas, c’était un acte irréfléchi, puéril … J’étais nouveau, je voulais m’intégrer en faisant rire les autres, raconte-t-il alors que le rouge lui monte aux joues. 

Face à cet acte, seul un caporal tentera de s’interposer. Les autres resteront mutiques face à l’agression. Une solidarité silencieuse vis-à-vis des prévenus qui se vérifiera à maintes reprises au cours de l’enquête.  

“T’es contente d’avoir mis le feu à la caserne! ” 

Pris de remords, Augustin S viendra s’excuser quelques jours plus tard auprès d’Amandine. Mais pour la jeune femme, c’en est trop. Poussée par son mari, qui voit son état psychique se dégrader, elle porte plainte sans en aviser sa hiérarchie en qui elle a perdu confiance. Dès lors, plus personne ne lui adresse la parole sur son lieu de travail. “T’es contente d’avoir mis le feu à la caserne ! ”, lui lance un jour l’un de ses collègues. Rejetée de tous, elle est accusée d’être “une manipulatrice” et non une “vraie victime”. “C’est trop facile de porter plainte. Ces choses-là doivent rester au sein de la caserne”, déclare un autre pompier aux enquêteurs. Une volonté de mettre au placard les problèmes d’intégration du personnel féminin au sein de l’institution militaire qui inquiète le procureur Kevin Herou: “On pourrait penser que la BSPP n’a pas évolué avec la société mais cela fait tout de même 44 ans que les femmes y sont intégrées. Il est affligeant qu’en 2018, on en soit encore là! ”. Des problèmes d’intégration qui semblent se répéter malgré la mutation de Benoît G quelque temps après les faits. 

“Mon client ne peut pas être le symbole de l’institution militaire”

La vérité c’est que pour ces hommes-là, les femmes n’ont pas leur place à la BSPP”, déclare Me Anne-Elise Proust, l’avocate de la plaignante. Une vision de l’affaire que ne partage pas l’avocate d’Augustin S, Me Angélique Peretti, qui rappelle qu’“il ne s’agit pas ici de faire la morale ni de juger l’ambiance à la caserne de Boulogne mais bien d’appliquer le droit”. Or Augustin S n’a fait que poser la main derrière la tête d’Amandine … “Est-ce qu’on aurait caractérisé les faits en agression sexuelle si cela avait été une femme qui avait fait ce geste ?”, s’interroge l’avocate. Sur la même ligne de défense, Me Carole-Olivia Montenot, l’avocate de Benoît G, affirme face au tribunal : “J’ai la sensation que c’est un procès fait à l’institution auquel nous assistons. Or mon client ne peut être le symbole de l’institution militaire”. Pour elle, Benoît G s’est rendu coupable de “blagues lourdes” mais il ne pensait pas à mal. “C’est minable mais au fond, il vous apprécie”, dit-elle en se tournant vers la victime. D’autant que cette condamnation, elle le rappelle, sonne la fin de son métier pour Benoît G qui souhaite désormais se convertir dans l’agriculture. Il avait pourtant suivi jusqu’ici un parcours exemplaire au sein de la BSPP, unanimement salué par ses pairs. 

Le tribunal a finalement condamné Benoît G à 8 mois d’emprisonnement assorti d’un sursis total, estimant qu’il avait bien compris sa dérive. Augustin S, quant à lui, écopera de quatre mois de prison assorti d’un sursis total.