François Wilthien, médecin à Aubervilliers (93) : “il faut qu’on fasse tous des efforts pour empêcher les patients d’en pâtir”

 

L’Île-de-France est un désert médical : la densité de médecins francilien est plus faible que la moyenne française, , selon les dernières études de l’Association des Maires de France et de l’Union régionale des professionnels de santé (URPS).

 

Les médecins se font de plus en plus rares en Île-de-France, en pleine épidémie de coronavirus. Si Paris est légèrement au-dessus de la densité moyenne de médecins en France, certaines parties de l’Île-de-France sont des déserts médicaux. En Seine-Saint-Denis, on ne compte que 96 médecins pour 100 000 habitants contre une moyenne nationale de 151, selon le Baromètre Santé-Social de l’Association des Maires de France et Mutuelles Engagées publié mardi. La situation est presque aussi critique dans les Yvelines, la Seine-et-Marne ou l’Essonne. Et l’accès au soin ne s’améliore pas : “Le déclin démographique se confirme” titre l’étude de l’Union régionale des professionnels de santé (URPS) Médecins libéraux d’Île de France, sortie lundi dernier. Sur les 18 dernier mois, 32% des médecins généralistes libéraux franciliens sont partis à la retraite sans être remplacés. François Wilthien, 69 ans, médecin généraliste à Aubervilliers (93), vice-président de l’URPS Médecins, explore les raisons de cette désertification médicale en Seine-Saint-Denis et présente quelques pistes pour lutter contre celle-ci.

Quelles sont les causes des déserts médicaux franciliens ? 

La première est sociologique : les jeunes médecins diffèrent leur installation car ils savent que le métier est prenant, difficile, et privilégient leur qualité de vie, beaucoup plus qu’il y a quelques années. Ils vivent correctement en tant que remplaçants, et n’ont pas trop envie de se mettre des chaînes au pied en s’installant dans un cabinet. La profession se féminise massivement, et la période de procréation de 25 à 35 ans est un frein supplémentaire à une installation rapide. En bref, ceux qui franchissent le pas ont autour de 40–45 ans. Et les médecins sont déjà âgés, avec une moyenne d’âge proche de la retraite ! La faute au numerus clausus, entre autres… La dernière raison est immobilière et financière : à Paris, le prix de l’immobilier est prohibitif, il est souvent impossible d’acheter ou de louer un local pour les jeunes médecins. En banlieue, si les prix sont plus accessibles, les locaux sont souvent mal équipés, difficiles d’accès, mal situés. 

Vous exercez en Seine-Saint-Denis, un territoire particulièrement fragile sur le plan de l’accès au soin. Pourquoi est-il plus touché que les autres ? 

La Seine-Saint-Denis est le département de France avec la plus faible densité de médecins. C’est aussi l’un de ceux où le corps médical est le plus vieux, et il va falloir le remplacer ! C’est un département populaire, peu attractif. L’accès à l’immobilier est difficile : la préfecture privilégie l’habitat au professionnel. Surtout, il existe un frein majeur pour les jeunes médecins : le département est dit “à risque”… Une jeune femme a travaillé avec moi cinq ans à Aubervilliers avant de s’installer enfin de le 17ème arrondissement. Elle m’a dit : “C’est plus sympa !” et je la comprends ! Les réalités culturelles compliquées dans le département peuvent être difficiles pour les médecins et leurs familles, concernant notamment les équipements, le transport, la scolarisation des enfants. Il y a quand même un facteur positif : la population est très agréable et respectueuse de la figure du médecin. Elle est aussi en pleine croissance, c’est le département le plus prometteur d’Île-de-France, avec une démographie qui approche celle de Paris (1,6 million d’habitants contre deux millions à Paris). Il faudra trouver beaucoup de médecins pour toute cette population : les plus âgés vont partir, peu arrivent et pourtant la demande médicale est en forte hausse. 

Que préconisez-vous pour lutter contre cette désertification médicale, en Île-de-France, et dans votre département ? 

Avec l’URPS, nous avons créé des permanences locales d’installation dans tous les départements de la région. Ce sont des réunions mensuelles bénévoles organisées avec la Sécurité Sociale et l’Agence Régionale de Santé au cours desquelles nous recevons les jeunes internes avec un projet d’installation. Nous leur décrivons les aides, nous les soutenons, nous les aiguillons. En bref, nous nous adaptons à eux, à leur psychologie actuelle. Il faut faire tous ces efforts pour empêcher les patients d’en pâtir. Sans vouloir me vanter, la meilleure permanence est celle du 93 ! Depuis deux ans, le département amène plus de nouveaux médecins qu’à Paris. Nous sommes satisfaits car malgré les difficultés, nous recevons beaucoup de nouveaux médecins. Pas autant qu’on voudrait, certes, mais c’est encourageant. Sachant qu’on est le territoire le moins dense en termes de médecins, on a beaucoup d’aides, ce qui est un facteur d’attraction supplémentaire. D’autres initiatives restent à prendre, notamment sur l’immobilier, mais il existe des aides qui fonctionnent. 

Lucile Pascanet