Agriculture urbaine dans les quartiers : l’initiative réussie de Lil’ô

L’association Lil’Ô essaie de sensibiliser les habitants au travail de la terre dans un projet social et participatif, au cœur de l’Ile-Saint-Denis.

A deux jours de la foire des Savoir-faire qui aura lieu samedi 12 décembre devant la Basilique Saint-Denis, Léa, Hassan et Kreshani “la chef des bouquets”, s’affairent. Ils assemblent des fleurs séchées colorées et des boules de Noël décorées afin d’en pourvoir le futur stand. Sur une grande table en bois gisent des dizaines de tiges cultivées et produites sur place. Tous les trois ont rejoint le programme de réinsertion agréé de l’association Halage à destination des populations vulnérables en mars : ils bénéficient pendant un an d’une formation aux “métiers de la terre”, avant de se faire embaucher ailleurs. “Nous avons un taux de réussite de 100%”, se félicite Antoine Cantaloup, chargé de projet au sein de l’organisation.

Hassan et Kreshani assemblent des bouquets dans le but de les vendre pour Noël.

Passé par la finance de marché, le jeune homme s’est reconverti et coordonne désormais le projet “Lil’ô”. Situé sur l’Ile Saint-Denis, à proximité du port de Gennevilliers et de la gare d’Epinay sur Seine, il s’agit d’une ferme urbaine qui fait partie des 27 lauréats de l’appel à projets Quartiers Fertiles, annoncés le 7 décembre dernier par le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie. “C’est super qu’on ait gagné, mais ça ne suffit pas, notre priorité aujourd’hui, c’est de trouver des fonds”, poursuit Antoine Cantaloup. Les difficultés sont multiples : 3,6 hectares de terre ont été achetés par le département de Seine-Saint Denis et ont été mis à disposition de l’association en 2018 pour une période de 10 ans. Une décennie pour aménager, végétaliser et rendre accessible une friche autrefois occupée par la société de BTP Colas, qui a laissé des sols pollués où il est difficile de faire pousser quoi que ce soit. Pour Léa, l’une des salariées en réinsertion, “c’est bien la preuve que la société doit comprendre qu’il faut arrêter les conneries”. Le covid a de surcroît ralenti les travaux.

“L’endroit où ça pue”

Le site a changé depuis notre arrivée. En 2018, il n’y avait que du bitume et de la boue, oubliez les petites herbes que vous voyez”, raconte Antoine Cantaloup. Pour le moment, le chantier est bien avancé : des serres d’horticulture blanches font face aux locaux de l’entreprise d’économie solidaire, Les Alchimistes, qui produit 2 tonnes de compost par jour sur ces lieux. A terme, l’ouverture d’une guinguette est prévue, “pour attirer les gens et créer un espace de convivialité”. Voilà pour le volet lucratif, mais le cœur du projet est éminemment social : “Notre objectif, c’est de construire le site en partenariat avec les habitants des environs. Nous avons dix ans pour le transformer en annexe du parc déjà présent sur l’île” explique Antoine Cantaloup. Alors, comment rendre attractive une zone connue par les gamins du coin comme “l’endroit où ça pue”, à cause du compost. Des chantiers d’insertion, de recherche scientifique sur les sols et d’activités éducatives seront déployés sur le terrain, ainsi que des parcelles offertes à la population locale pour y cultiver des plantes aromatiques, par exemple. L’association a lancé plusieurs initiatives comme la conception d’une fresque sur le bâtiment qui abrite la cafétéria des 15 employés ou une invitation à planter des arbres la veille du confinement.

Lil’Ô mène des projet de réinsertion sociale en formant des populations défavorisées au travail de la terre.

Si le projet Lil’ô a en ligne de mire les Jeux Olympiques de 2024, qui sont la promesse d’accueillir un public conséquent, la priorité demeure solidaire et locale. En Seine-Saint-Denis, le taux de chômage dépasse les 10%, c’est l’un des plus élevés de France et la ferme urbaine cherche à y pallier : “Notre cœur de métier, c’est l’insertion, explique Antoine Cantaloup. Quand une personne trouve un emploi, ce n’est pas juste quelqu’un, mais toute une famille qui en vit”. En outre, le département est déficitaire en espaces verts par habitant : 12 m² dans le 93 contre 51 m² pour l’ensemble de l’Hexagone. L’initiative a ainsi de quoi réjouir les élus locaux et le ministre de l’Agriculture, qui a déclaré lundi lors de sa venue à Saint-Denis : “Je suis convaincu que l’agriculture urbaine fait dialoguer monde rural et monde urbain, qu’il est impératif de réconcilier. Les initiatives comme Les Quartiers Fertiles sont indispensables dans ce sens, car c’est plus de vert, plus de pédagogie et plus de lien social au coeur des quartiers”.

 

Margot Davier