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Loi séparatisme : pourquoi les familles choisissent l’école à la maison

L'instruction à domicile se fait souvent hors de la maison. Ici, des enfants apprennent lors d'une sortie à la ferme. Source : Illusion & Macadam

 

Adoptée en première lecture mardi à l'Assemblée nationale, la "loi Séparatisme" entend restreindre l'instruction à domicile pour lutter contre la radicalisation. La scolarisation à domicile n’est pourtant pas toujours ce que l’on croit : les raisons de santé, d’éloignement ou de préférence pour des pédagogies alternatives surpassent les motifs religieux.

Pour eux, la fermeture des écoles et la classe à la maison pendant le confinement de mars 2020 n’a pas changé grand chose. Les adeptes de l’instruction en famille (IEF) étaient 62 000 à la rentrée 2020 selon le ministère de l’Éducation nationale, soit 0,5 % du total des élèves de France. Une infime minorité qui attire l’attention de l’exécutif depuis plusieurs mois. L’article 21 du projet de loi confortant le respect des principes de la République, plus connu sous son ancien nom de “loi séparatisme”, vise à restreindre l’instruction en famille. S’il est adopté, les familles devront obtenir une autorisation pour instruire leur enfant à la maison, alors qu’il leur suffisait jusqu’à présent de soumettre une déclaration et de se conformer au contrôle des inspecteurs du ministère de l’Éducation nationale.

L’école à domicile est en hausse depuis quelques années : en 2018, seuls 36 000 enfants étaient concernés. L’obligation de l’instruction à partir de 3 ans, en vigueur depuis la rentrée scolaire 2019, a provoqué une forte augmentation. La popularisation des pédagogies alternatives et l’épidémie de Covid-19 s’y sont ajoutées.  Qui sont ces familles qui choisissent d’instruire leurs enfants à la maison ? Quelles sont leurs motivations ?

Près de la moitié des enfants instruits en famille le sont pour des raisons de santé

Jean-Michel Blanquer l’a souligné le 2 octobre 2020 : “plus de 25 000 [enfants qui suivent l’école à la maison] sont malades” et continueront d’être instruits à distance.

Certains enfants ne peuvent pas se rendre à l’école pour d’autres raisons. L’Éducation nationale prévoit qu’en cas de maladie, handicap, famille itinérante, éloignement géographique ou activités sportives ou artistiques de haut niveau, les enfants peuvent bénéficier d’un enseignement à distance gratuit via le Centre national d’enseignement à distance (CNED) règlementé. Une situation qui concernait 17 000 enfants à la rentrée 2020.

De nombreux adeptes de pédagogies alternatives

Sur les 45 000 enfants restants, peu de statistiques existent sur les raisons qui ont motivé les parents pour les instruire à domicile. Claudia Renau, 54 ans, enseignante pendant 15 ans devenue éditrice, est membre active de l’association Les enfants d’abord (LED’A) depuis 2001. Selon elle, il existe deux types de profils. D’une part, les familles qui ont eu un enfant en souffrance à l’école, pour des raisons diverses allant de la phobie scolaire à la dyslexie, et d’autre part les familles qui croient en un autre mode d’apprentissage.

Maman de trois enfants de 15, 18 et 21 ans, Claudia se réclame de la deuxième catégorie : “J’ai appris que ça existait, et j’ai été convaincue. Je suis farouchement opposée à la forme scolaire. Je pense qu’elle est délétère pour tous les enfants, car elle est basée sur un travail obligatoire, sur les notes, et donc sur la compétition. J’ai pourtant vu tellement d’enfants qui apprenaient par joie d’apprendre, et pas parce que l’institution faisait pression sur les notes.” Ses filles ont appris les sciences en allant deux à trois fois par mois à la Cité des Sciences à Paris, et l’orthographe en écrivant des messages à leurs copines sur Instagram. À l’adolescence, sa fille de 15 ans a demandé à découvrir ce qu’était le lycée, et elle est aujourd’hui scolarisée en seconde, mais pense revenir à l’école à la maison l’année prochaine.

Walerian, ancien journaliste et papa de trois enfants de 9, 12 et 15 ans, a aussi opté pour l’instruction en famille. “Ma raison initiale était de respecter le rythme biologique de mes enfants, et de sortir d’une éducation qui ressemblait à un ‘dressage’ par punitions et récompenses. Aujourd’hui, alors que nos libertés sont attaquées, instruire son enfant à la maison devient un acte politique.” Il est inquiet des effets que pourrait avoir la nouvelle loi sur les familles et les enfants concernés par l’école à la maison. “Je ressens ça comme un rejet, mes enfants aussi. C’est comme les enfants auxquels on dit qu’ils sont mauvais en maths : à force de nous traiter de séparatistes, on risque de devenir séparatistes, parce que l’on se sentira stigmatisés pour nos choix de vie, qui ne sont pas acceptés par la majorité.”

Instruction en famille et radicalisation, un cas isolé

Alors que le projet de loi voté à l’Assemblée nationale le 16 février vise à lutter contre la radicalisation, le nombre de familles concernées et pratiquant l’école à la maison ne semble pas significatif. Philippe Bongrand, maître de conférences en sciences de l’éducation, considère le phénomène comme marginal, comme il l’a confié à Libération.

Un ancien inspecteur de l’Education nationale ayant effectué des contrôle aux domicile des familles pratiquant l’instruction à la maison interviewé par La Nouvelle République a constaté que les dérives liées au séparatisme et à la radicalisation dérives sont limitées numériquement, bien qu’ “assez inquiétantes sur le plan des principes qui guident notre société”.

Amélie Puzenat, maîtresse de conférence à l’Université catholique de l’Ouest à Angers, a mené une étude publiée en 2018 sur l’instruction en famille dans les foyers musulmans. Elle y observe que leurs motivations sont souvent similaires à celles des autres. “Les familles soulignent une meilleure transmission des valeurs religieuses, où instruction et éducation religieuse s’accordent. Si elles expliquent leur choix par les besoins de l’enfant, les causes sont plurielles. Elles sont certes religieuses, mais aussi professionnelles, résidentielles et pédagogiques. La violence scolaire au sein des quartiers de résidence, l’appréhension ou le refus de l’école sécularisée ainsi que la volonté de rompre avec les temporalités dominantes motivent le choix de ces femmes. À de nombreux égards, il semblerait que les motivations de ces familles ne se distinguent pas tellement de celles mises en avant par les familles non-musulmanes.”