Covid-19 : des vaccins réservés aux riches ?

Les pays en développement, bien que fortement touchés par l'épidémie de Covid-19, ont un accès restreint aux vaccins, accaparés par les pays les plus riches. Photo : Pixabay

 

Le droit à la santé est vite oublié face aux stratégies vaccinales des pays investisseurs, laissant les plus pauvres à la recherche de doses.

“Ce n’est pas juste”. Marcelo Ebrard, le ministre des Affaires étrangères mexicain, a réagi mardi 16 février face à la stratégie vaccinale mondiale contre la pandémie de Covid-19. Maussade, il compte concrétiser son mécontentement par une plainte au Conseil de sécurité des Nations-Unies : “Les pays fabricants [de vaccins] ont un taux de vaccination beaucoup plus élevé que l’Amérique latine et les Caraïbes”, a‑t-il martelé.

L’Amérique du Sud est pourtant particulièrement touchée par la pandémie. Si le Mexique développe actuellement six vaccins contre le Covid-19, aucun n’est encore prêt. Comme beaucoup de pays du monde, il dépend des vaccins produits par les pays occidentaux et riches. Un cinquième de la population mondiale ne sera pas vacciné avant 2022, a affirmé l’école de santé publique Bloomberg de l’Université Johns Hopkins.

Nombre de personnes qui ont reçu au moins une dose de vaccin Covid-19 le 16 février 2021, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, dans l’Union européenne, au Brésil, au Chili et au Mexique.
Source : Our World in Data

Marcelo Ebrard n’est pas le seul à alerter la communauté internationale. Fin janvier, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a accusé les pays riches d’“accaparer” les vaccins “au détriment d’autres pays qui en ont le plus besoin” . Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), a quant à lui marqué les esprits avec une formule sans équivoque : “le monde est au bord d’un échec moral catastrophique”. Début février, le cap des 100 millions de doses de vaccins anti-Covid administrées dans le monde a été franchi, selon la banque de données et de recherches en ligne Our World in Data. Toutefois, “au moins 130 pays, qui comptent 2,5 milliards de personnes, n’ont pas injecté un seul vaccin”, selon le directeur général de l’OMS.

Du “bien public”  au nationalisme

En mai 2020, les 194 États membres de l’OMS approuvaient une résolution prévoyant que tout accès à un vaccin devait être “rapide et équitable, de qualité, sûr et abordable”. Les termes “bien public mondial unique du XXIᵉ siècle” y étaient même explicitement évoqués. Mais ce droit à la santé a vite laissé place au nationalisme vaccinal. Quand en Europe, les campagnes de vaccination ont débuté dès décembre, la Syrie, par exemple, n’est pas certaine de recevoir la moindre dose d’ici la fin d’année.

Le programme Covax, porté par l’OMS, devait nourrir cette solidarité entre les états. Ce fonds financier visait à l’origine l’objectif de vacciner 20% de la quasi-totalité des pays du monde en 2021, par l’achat prévisionnel massif de doses de vaccins. Mais les Occidentaux ont finalement financé la recherche privée (plus de 10 milliards pour les États-Unis, au moins 2,7 milliards pour l’UE) plutôt que Covax, qui prend du retard. Le programme estime avoir besoin de 6,8 milliards de dollars supplémentaires en 2021 pour pouvoir délivrer des vaccins à 92 pays en développement. “D’entrée de jeu, les pays riches ont accaparé les doses. L’Afrique ne sera que partiellement servie à la fin de l’année 2021”, explique l’épidémiologiste Yap Boum à Jeune Afrique.

Il faut donc payer le prix fort pour être parmi les premiers servis : Israël, érigé comme un exemple pour avoir déjà vacciné le tiers de sa population, a déboursé 56 dollars par double injection, soit 40 % de plus que les Américains et Européens. L’Union européenne procède quant à elle à une stratégie collective — réservée à ses membres. Fin janvier, Bruxelles a mis en place un “mécanisme de transparence” qui filtre les autorisations des exportations de vaccins Covid fabriqués sur son territoire.

Une possible ouverture de brevet

Dans une tribune du Monde qui plaide pour un accès universel au vaccin, trois médecins généralistes pointent les industries pharmaceutiques du doigt. Au lieu de partager leurs découvertes vaccinales, ces dernières gardent l’exclusivité de leur brevet. La solution présentée par les auteurs serait celle d’une licence obligatoire, qui entraîne “le renoncement du laboratoire fabricant à l’exclusivité conférée par le brevet, mais sans perdre la totalité de sa rétribution”. Ce fut le cas en Afrique lors du développement des traitements contre l’épidémie de Sida.

Les vaccins commandés à travers le monde à l’échelle de la population des pays, au 13 février 2021. En bleu : au moins 2 doses par adultes. En rouge : moins de 2 doses par adulte. Carte The Economist

Outre le retour sur investissement des pays fabricants riches, les détracteurs du partage des vaccins disposent d’arguments relativement factuels. D’abord, le nombre de personnes contaminées par le coronavirus n’est pas le même sur tous les continents. Elles sont au nombre de 3,5% en Afrique selon France Info. Les températures élevées ou encore la vie en extérieur pourraient faire partie des facteurs qui diminuent la contamination au Covid-19. Ensuite, les pays du Nord, riches, ont une population plus âgée et donc considérée comme plus à risque que celles des pays en développement, où la population est généralement plus jeune.

Malgré l’augmentation du nombre de vaccins homologués, parfois moins chers et plus faciles à conserver, et le lancement de Covax prévu pour fin février, les doses resteront insuffisantes pour les pays pauvres. Ce qui représente une menace y compris pour les riches contrées du Nord : “Le virus peut bouger et muter. Il vaut mieux vacciner toutes les personnes vulnérables dans le nord et dans le sud, plutot que vacciner d’abord tout le nord puis tout le sud”, a précisé au début du mois António Guterres, secrétaire général aux Nations Unies.