“Il n’y a pas de lien entre les groupes terroristes au Sahel et les attentats menés en France”

Militaires français et nigériens au fort de Madama (Niger) le 12 novembre 2014. Photo Thomas Goisque, licence CC-BY SA 3.0

 

Interview. Pour Delina Goxho, analyste de sécurité internationale à l’Open Society Foundations, les intérêts de la présence française au Sahel sont politiques et dépassent la menace terroriste domestique.

 

La présence française au Sahel a‑t-elle comme justification la protection du territoire national ?

Delina Goxho : La France est intervenue pour la première fois au Sahel avec l’opération Serval en 2013. La raison n’était pas le terrorisme mais un appel à l’aide du gouvernement malien. C’est seulement après les attaques de novembre 2015 à Paris que la justification est devenue d’ordre terroriste. Pourtant cela n’a pas de sens. Il n’y a pas de liens entre les groupes terroristes qui attaquent au Sahel et les attentats menés en France ou en Europe.  Un jour peut-être qu’une attaque terroriste sera conduite en Europe depuis le Sahel, mais pour l’instant ce n’est pas le cas. Les intérêts des Français et des Européens sont donc tout autres.

 

Si l’intérêt n’est pas militaire, serait-il plutôt politique ?

DG : Bien sûr, déjà parce qu’il y a beaucoup de Français présents dans la région. La France a par ailleurs toujours été culturellement connectée au Sahel. Il y a aussi la question migratoire. Pour l’Europe, le Sahel est par également important en tant que “laboratoire de l’action extérieure” de l’Union européenne. C’est un test pour l’Europe, celui d’avoir une présence stratégique de sécurité. C’est l’occasion pour elle de se mesurer.

 

Pourtant l’Union européenne n’est pas très présente au Sahel ?

DG : Elle est présente, mais n’a pas vraiment d’opérations de contre-terrorisme comme la France avec l’opération Barkhane. L’Union européenne dispose certes de l’opération Takuba (force européenne à laquelle participent la Tchéquie, la Suède et l’Estonie) qui est une opération de contre-terrorisme. Mais elle est surtout présente dans le Sahel avec deux missions civiles au Mali et au Niger. Ce ne sont pas des opérations de contre-terrorisme, mais d’entraînement. L’Union européenne ne va pas sur le champ de combat, mais forme seulement des soldats maliens.

 

Que pensez-vous de la décision d’Emmanuel Macron de maintenir les 5100 soldats français présents sur place ?

DG : C’est intéressant parce qu’il avait récemment laissé entendre qu’il retirerait les 600 soldats supplémentaires qu’il avait déployés en janvier 2020. Cela montre le sérieux qu’il accorde à la situation. La présence de soldats français est pour lui d’autant plus nécessaire que l’opération Takuba n’est pas encore prête. Les pays européens n’ont pas suivi l’initiative autant qu’il l’espérait.

 

Finalement, est-ce que le maintien des troupes françaises n’est pas un moyen d’éviter un échec diplomatique après huit ans de conflit pour la France ?

DG : Bien sûr et cela porte un nom : la path dependence. On a vu ça avec les Américains en Afghanistan. C’est très difficile de partir et de dire qu’on n’a obtenu que 10 % de ce qu’on avait envisagé. C’est une des raisons pour lesquelles les Français et les Européens sont toujours présents dans la région.