“Islamogauchisme” : les universitaires voient rouge

Photo Vilenath, CC-BY-SA-4.0

Mardi, Frédérique Vidal, la ministre de l'Enseignement supérieur, a confirmé devant l'Assemblée nationale la mise en place d'une enquête sur "l'islamogauchisme" à l'université. Une nouvelle fois, le gouvernement use de cette notion floue et critiquée, notamment par la communauté scientifique universitaire.

Aux yeux de Frédérique Vidal, ce serait un courant qui “gangrène la société “. Et en premier lieu, l’université. Face aux députés, la ministre de l’Enseignement supérieur a confirmé son intention de demander “une enquête au CNRS” sur l’infiltration de “l’islamogauchisme” dans le milieu de la recherche universitaire. Un changement de ton pour celle qui s’était distanciée en octobre dernier des propos de Jean-Michel Blanquer. Le ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, peu après l’assassinat du professeur Samuel Paty par un terroriste islamiste, avait associé université et “islamogauchisme”.

Les réactions outrées, en particulier du milieu universitaire, ne se sont pas fait attendre. La conférence des présidents d’université a fait part de sa “stupeur” face à une “nouvelle polémique stérile” autour d’une “pseudo-notion dont on chercherait en vain un commencement de définition scientifique et qu’il conviendrait de laisser […] à l’extrême droite qui l’a popularisée”.

Car si l’origine de ce mot peut être datée, sa signification précise reste floue. Régulièrement associé au politologue Pierre-André Taguieff, “ce terme s’est répandu un peu avant sur les forums d’extrême droite, lorsque le web s’est développé au début des années 2000”, explique Albin Wagener, enseignant-chercheur en analyse du discours à l’Université Rennes 2.  “Je ne suis pas certain que ceux qui utilisent ce terme savent précisément ce qu’ils veulent dénoncer”, avance le chercheur, “mais son utilisation normalise une notion qui garde une charge d’extrême droite”.

“Cela institutionnalise le terme sur une problématique inexistante”

Aux yeux de la directrice de recherche au CNRS Françoise Lorcerie, cette normalisation est d’autant plus dangereuse qu’elle ne reflète aucune réalité. “C’est purement une attaque faite pour discréditer des recherches qui cherchent à étudier par une réflexion critique différents phénomènes de luttes”, soutient-elle.

Un constat que ne partage évidemment pas Pierre-André Taguieff, qui a popularisé le terme en 2002 pour désigner, à l’époque, les liens existants entre milieux islamistes et d’extrême gauche au nom de la cause palestinienne. Dans une tribune publiée en octobre dans Libération, le politologue estime qu’il existe en France une situation similaire de collusion entre groupes d’extrême gauche et des mouvances islamistes. Il est d’ailleurs l’un des signataires du manifeste des 100, tribune regroupant un mouvement universitaire minoritaire soutenant l’idée d’un “islamogauchisme” à l’université.

Quoi qu’il puisse désigner précisément, la notion reste dangereuse pour Amel Boubekeur, chercheuse à l’université Pierre-Mendès-France, en ce qu’elle vise directement toute une partie de la population. Pour la sociologue, l’utilisation du terme par le gouvernement marque le franchissement d’une étape : “que le terme passe des plateaux télé à la parole gouvernementale, sans passer par le débat universitaire dont c’est le rôle d’intégrer des concepts, de les contrer, les amender à travers le travail scientifique et la réflexion critique, c’est grave ! Cela institutionnalise le terme, appelle à des réponses institutionnelles, sur une problématique qui n’existe pas”.

Pour de nombreux chercheurs, cette appropriation par le gouvernement révèle un calcul politique. “C’est clairement une manœuvre politique d’un parti au pouvoir qui sacrifie la vie intellectuelle et scientifique pour préserver sa place en attirant un électorat d’extrême droite”, estime Albin Wagener. Et pour l’enseignant-chercheur, l’échéance visée serait évidente : l’élection présidentielle de 2022, avec un possible second tour Macron-Le Pen.