Le coup de gueule de la pionnière du CBD

Élodie Marchon a ouvert 35 points de vente de CBD en France, mais elle est aux prises avec la justice. CREDIT : Léna Adami - 16 février 2021

 

Élodie Marchon, propriétaire de la franchise "Bestown", ouvre le premier point de vente de cannabidiol en France, en octobre 2017. Après une vague de fermetures en 2018, la jeune chef d’entreprise souhaite que les autorités statuent "une bonne fois pour toutes" quant à la légalité de la commercialisation de la molécule sur le territoire.

Ras-le-bol. Derrière le comptoir de son magasin bisontin, Élodie Marchon, 35 ans, ne cache plus son impatience. Le regard noir, ses bras tatoués croisés sur la poitrine, la pionnière du commerce de cannabidiol (CBD) en France dénonce l’ambiguïté des autorités publiques autour de la filière du chanvre, dans le viseur de la chancellerie depuis presque trois ans.

Le cannabidiol, à ne pas confondre avec le THC

En octobre 2017, elle inaugure son magasin “Bestown Shop”. Installé dans le quartier Rivotte à Besançon (Doubs), c’est alors un des premiers commerces de cannabis “légal” du territoire. “Aucun texte ne classe le CBD comme stupéfiant, car il n’en est pas un. La législation française venait en plus d’autoriser la production de chanvre, à condition que le taux de THC soit inférieur à 0,2%.” Élodie Charon choisit, comme beaucoup d’autres, de s’engouffrer dans le flou juridique qui entoure la légalité du commerce du produit.

Le cannabidiol (CBD) fait partie de la famille des cannabinoïdes, les nombreuses molécules (plus de deux cents, selon l’Organisation mondiale de la Santé) du chanvre, également appelé cannabis. Il n’aurait pas d’effet stupéfiant, à l’inverse de l’actif le plus connu de la plante, le delta-9-tétrahydrocannabinol (THC), interdit à la vente.

“Bestown” : une vingtaine d’établissements encore fermés 

L’ancienne vendeuse en boulagerie a tout de suite flairé le bon coup d’un nouveau marché à saisir. En quelques mois, Élodie Marchon et son mari ont ouvert 35 établissements à travers la France, et embauché une centaine de salariés. Aujourd’hui, encore une vingtaine de ces magasins sont toujours fermés, dans l’attente de leur jugement.

En juin 2018, les conclusions de la mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) sont venues jeter un froid sur le commerce florissant : la présence de THC, même à un taux inférieur ou égal à 0,2%, est désormais interdite dans les produits finis, tout comme la vente des fleurs – les “têtes” – de la plante. Sont autorisés les graines, les huiles — comestibles ou cosmétiques –, et une multitude de produits dérivés : les e‑cigarettes en tête, permettant la consommation par inhalation des liquides issus du chanvre.

La chasse au CBD est ouverte

Partout en France, des dizaines d’établissements se voient contraints de baisser le rideau. “Si la loi est si claire, pourquoi ne pas nous avoir prévenu plus tôt”, s’insurge Élodie Charon, qui vit ces fermetures en série comme une injustice. Elle souligne la “pure hypocrisie des procureurs” dans les différents dossiers, avec des décisions “au cas par cas”, sans la moindre cohérence. “Le procureur de Vesoul Emmanuel Dupic a par exemple choisi de strictement interdire la vente de CBD, quelle qu’en soit sa forme.” À Besançon, au contraire, Étienne Manteaux n’interviendra plus tant que la législation n’aura pas été éclaircie.

“Ce qu’on demande, c’est que la justice tranche une fois pour toutes.”

Une décision de la Cour de justice européenne – l’affaire Kanavape – vient gonfler depuis novembre dernier la stratégie de défense des gérants. Elle rejette la demande d’interdiction du cannabidiol en France, au motif de l’innocuité de cette molécule non psychotrope. “Un verdict attendu depuis 4 ans” par Élodie Charon et ses confrères, leur première victoire.

“La France ne peut ignorer plus longtemps le caractère supranational des normes européennes” s’enthousiasme la jeune chef d’entreprise en se fendant d’un sourire sincère. Un précédent qui devrait en tout cas plaider en la faveur de l’enseigne dijonnaise “The Pot Company”, dont le pourvoi en cassation débutait ce mardi après une fermeture en juillet 2018 jugée “abusive” par les deux gérants. Plus haute juridiction française, une décision de la cour de Cassation fait autorité et agit de façon prétorienne, en clarifiant le droit interne. Elle s’appliquera ensuite à l’ensemble de la jurisprudence des jugements à venir.