Open d’Australie : Karatsev, une explosion à retardement

Crédits : Creative Commons. Aslan Karatsev est le premier joueur de l'histoire à parvenir en demi-finale de l'Open d'Australie lors d'une première participation au Grand Chelem. 

À 27 ans et pour sa première première participation en Grand Chelem, le Russe va défier Novak Djokovic en demi-finale. Portrait de la révélation du tournoi.

Jamais. Jamais dans l’ère Open un joueur participant pour la première fois à un tournoi du Grand Chelem n’était parvenu à rallier les demi-finales. Encore moins lorsque le joueur en question se rapproche dangereusement de la trentaine. Pourtant, Aslan Karatsev, tout droit sorti des qualifications, étrille un par un les meilleurs joueurs du circuit depuis dix jours. Le 9e joueur mondial, Diego Schwartzman ? Balayé en trois sets. La jeune pépite canadienne, Félix Auger-Aliassime ? Dégouté par une remontada éclair du Russe alors qu’il menait deux sets zéro. L’ancien numéro 3 mondial, Grigor Dimitrov ? Même tarif. Quand on lui demande ce qu’il ressent après cette première qualification exceptionnelle en demi-finale, le garçon de Vladikavkaz (Russie) se gratte la tête, psalmodiant brièvement : “C’est une excellente sensation”. Taiseux vous dîtes ? 

Si Aslan Karatsev n’avait disputé que trois matchs sur le circuit principal avant Melbourne, il est pourtant loin d’être un rookie. A 27 printemps, ce beau bébé d’1,85 m pour 85 kilos bataille depuis déjà une dizaine d’années sur les circuits Future et Challenger. Dès 2015, Karatsev dévoile son talent en remportant un premier tournoi Challenger à Kazan. Il s’impose même face à l’ancien top 10, Mikhail Youzhny, dans la foulée. Et puis tout s’arrête. Une grave blessure au genoux l’oblige à s’éloigner des courts pendant un long moment. La reprise est compliquée, la douleur toujours présente. Il végète alors dans les limbes du classement ATP, incapable de briser le plafond de verre du top 200. Les années passent aussi vite que la perspective d’arriver un jour au plus haut niveau s’éloigne.

UN GROS TRAVAIL MENTAL

Le miracle aura finalement un nom : Yahor Yatsyk. Un ancien joueur biélorusse à la carrière modeste (il n’a jamais dépassé la 1106e place mondiale), d’un an seulement son aîné. Une connexion a tout de suite lieu entre les deux hommes. Ils connaissent tous les deux par coeur les galères financières et logistiques des joueurs condamnés aux circuits de seconde zone. Yatsyk démarre un gros travail mental avec le Russe visant à lui redonner confiance. Karatsev a trouvé son Raspoutine. “Je m’entrainais dans de bons endroits : en Allemagne ou à Barcelone, mais ces gens ne me convenaient pas. Puis j’ai décidé de travailler avec Yahor. Maintenant j’ai déménagé à Minsk et j’aime tout”, relate le joueur à Tennis Time. 

À partir de là, la machine est lancée et elle ne s’enrayera plus. Malgré la crise sanitaire et l’arrêt des tournois, le Russe dispute 23 matchs d’exhibition. Il en remporte 17. Lorsque le circuit reprend, il est prêt à écrire son histoire. Après une défaite en finale à Prague face à Stanislas Wawrinka, il remporte deux Challengers, à Prague et Ostrava. Ses adversaires découvrent un joueur sans complexe, hermétique à toute émotion, frappant comme un sourd en coup droit avec une vitesse de poignet déconcertante.  

L’ARME FATALE” DE L’ÉQUIPE

Lorsque Karatsev arrive cette année en Australie pour disputer l’ATP Cup avec la Russie, son niveau de confiance est au plus haut. Le grand public n’a pas encore appris à le connaître mais ses compatriotes, eux, n’ont pas manqué de repérer son potentiel. Bluffé par ses performances, l’entraîneur de Daniil Medvedev, Gilles Cervara, raconte lui avoir lancé : “La seule question est de savoir qui va jouer avec toi en double”. S’il s’incline finalement dans tous les doubles où il est aligné, la Russie remporte tout de même le trophée. Medvedev livre alors une analyse quasi-prophétique, présentant Karatsev comme “l’arme fatale” de l’équipe. Les observateurs croient à une blague. Loupé.  

Deux semaines plus tard, celui qui a vécu les premières années de sa vie au pied des montagnes du Caucase a changé de dimension. Démarrant le tournoi à la 114ème place mondiale, il est assuré d’être au moins 42ème au classement lundi prochain. Avec 661 000 dollars raflés en cinq matchs, il a également remporté plus d’argent depuis le début de la quinzaine à Melbourne que durant toute sa carrière (618 000 dollars avant l’Open d’Australie). Une nouvelle vie et un statut de star auxquels il devra vite s’habituer une fois le tournoi terminé. Un bouleversement radical pour un garçon aussi calme et introverti, comptant ses mots à chaque conférence de presse. 

D’ici là, le plus grand défi de sa carrière l’attend de pied ferme jeudi 17 février. Ce défi est numéro un mondial, octuple vainqueur de l’Open d’Australie et s’appelle Novak Djokovic. Pas question pour autant de modifier un plan de jeu clair et net : “Mon objectif, quand je rentre sur un court, est d’agresser en permanence mon adversaire et de ne pas le laisser respirer, de l’étouffer”. Djoko est prévenu.