“Islamo-gauchisme”, un concept d’universitaire devenu sujet brûlant

Crédits photo : Europe 1

En demandant une enquête sur "l'islamo-gauchisme" à l'université, la ministre de l'Enseignement supérieur a ravivé un débat récurrent sur l'emploi de ce terme et son caractère polémique.

Du monde académique à la sphère politique… et médiatique. En annonçant, mardi 16 février, qu’elle allait demander au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) “un bilan de l’ensemble des recherches” afin d’identifier le militantisme universitaire, la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a remis en lumière un concept désormais brûlant : “l’islamo-gauchisme”. 

Bientôt repris par Eric Zemmour, le terme illustre, pour ses détracteurs, le glissement supposé du gouvernement vers la droite à l’approche de la présidentielle. Il n’a pourtant rien de nouveau. Le sociologue Pierre-André Taguieff l’aurait employé le premier en 2002, dans La Nouvelle Judéophobie (Mille et une nuits, 2002).

Celui-ci se veut alors descriptif et vise la convergence des luttes entre groupes d’extrême gauche et intégristes musulmans. “Que, mise à toutes les sauces, l’expression ait eu par la suite la fortune que l’on sait, je n’en suis pas responsable”, écrit-il dans Libération le 26 octobre. Trop tard. Le terme continue son chemin dans le débat public, jusqu’à s’arrêter un temps aux portes de la droite.

Un clivage très politique

Selon le sociologue Fabrice Dhume-Sonzogni, Le Figaro serait à l’origine de 50% des utilisations du terme depuis son apparition récurrente, à partir de 2003. Pour Edwige Chirouter, enseignante-chercheuse à l’université de Nantes en philosophie et sciences de l’éducation, “la rhétorique de l’extrême droite s’est engouffrée, sur la base de micro-événements, pour disqualifier la fonction publique et le monde enseignant, plutôt catalogué à gauche avec cette expression fourre-tout”. 

Signe d’un clivage désormais très politique, Jean-Michel Blanquer, défenseur d’une laïcité stricte au sein du gouvernement, a une autre vision de la réalité derrière ce glissement sémantique.  “Ce qu’on appelle communément l’‘islamo-gauchisme’ fait des ravages à l’université, estimait le ministre de l’Education jeudi 22 octobre sur Europe 1. Quand une organisation comme l’Unef cède à ce type de choses, quand dans les rangs de La France Insoumise vous avez des gens qui sont tout simplement de ce courant-là et s’affichent comme tels et qui donc tout simplement favorisent une idéologie qui ensuite, de loin en loin, mène évidemment au pire”.

Cette politisation d’un terme avant tout destiné au monde des chercheurs s’expliquerait par des tensions avivées, ces dernières années, sur le thème de la religion, parfois mêlé à celui du terrorisme et de la sécurité. Maîtresse de conférences à l’université Montpellier 3, Mihaela-Alexandra Tudor évoque une période de “refonte de la laïcité en France”. Et la spécialiste de rappeler le vote de la loi “séparatisme”, la loi sécuritaire et les réformes politiques et sociétales en cours.

L’expression, un temps cantonnée à une sphère bien précise du monde politico-médiatique, touche à présent des membres du gouvernement. Le départ de feu a été initié par une ministre d’Emmanuel Macron. Agacée, Edwige Chirouter voit dans cette démocratisation une tentative de récupérer les vocables de l’extrême droite, et donc de séduire des électeurs susceptibles de voter bleu-marine. Elle met en garde. “Les Français préféreront toujours l’original à la copie”, a dit un jour Jean-Marie Le Pen. En adoubant les idées chères à l’extrême droite pour faire barrage au RN, le gouvernement pourrait bien pousser de nouveaux électeurs dans les bras du parti.