Frédérique Vidal au cœur de la tempête

Crédits : Jérémy Barande, Sciences2024, 4 septembre 2018

 

Après avoir affirmé vouloir mener une enquête sur "l’islamo-gauchisme", la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, habituellement discrète, est accusée de s’attaquer à la liberté de la recherche. Un secteur en proie à une crise majeure depuis le début de la pandémie.

“Je pense que ‘l’islamo-gauchisme’ gangrène la société dans son ensemble, et que l’université n’est pas imperméable, elle fait partie de la société”, déclare la ministre de l’Enseignement supérieur sur CNews, dimanche 14 février. Sa première utilisation médiatique du terme “islamo-gauchisme”.

Un terme que Frédérique Vidal précise deux jours plus tard, à l’Assemblée-Nationale cette fois : “Certains professeurs sont empêchés par d’autres de mener leurs études, explique-elle. Je vais demander à ce que l’on fasse un bilan de l’ensemble des recherches qui se déroulent dans notre pays”. L’ancienne directrice de l’université Nice-Sophia-Antipolis annonce alors confier l’enquête au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Elle souhaite démasquer un courant d’opinions radicales et militantes au sein de la recherche académique française. 

Critiquée de toutes parts

Dans les heures qui suivent, le CNRS, visiblement pris de cours par cette annonce, se désolidarise. Dans un communiqué officiel, il rappelle que le terme “islamo-gauchisme” n’est pas une “réalité scientifique” mais tient plutôt du “slogan politique”.  Un recadrage salué par Anne-Sophie Coppin, déléguée générale de la Fondation Panthéon Sorbonne : “Ce terme a été employé sans aucune explication sémantique. C’était le rôle du CNRS que de faire ce travail”.

Bientôt, les détracteurs s’enchainent, à commencer par la Conférence des Présidents d’Universités (CPU). Dans un communiqué, il accuse la ministre Vidal de créer une polémique stérile”, et entend défendre la liberté de recherche” des enseignants et chercheurs. 

Cette accusation est un manque de respect de plus envers notre profession”, abonde un professeur des universités en Histoire ancienne de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, déjà opposé à la ministre depuis plusieurs mois au sujet de la privatisation de la recherche. 

Une enquête qui ne passe pas

L’initiative de la ministre embarrasse jusqu’au sommet de l’État. À travers son porte-parole Gabriel Attal, le gouvernement réaffirme son attachement à “l’indépendance des enseignants-chercheurs qui est un fondement de la République”. En s’attaquant à la recherche sur des thèmes comme le post-colonialisme, au coeur de “l’islamo-gauchisme” selon elle, Frédérique Vidal va à l’encontre de la tendance récente de sa classe politique, à commencer par celle d’Emmanuel Macron. Le président, qui prend à coeur les questions de colonialisme, avait par exemple proposé une liste de nouveaux héros de l’Histoire de France issus de la diversité, des colonies et des territoires d’Outre-mer.

Mais plusieurs membres du gouvernement, comme Jean-Michel Blanquer ou Gérald Darmanin semblent pourtant sur la même ligne que la ministre. Peut-on alors parler d’une “manoeuvre politique” ? C’est l’avis d’Arnaud Benedetti, spécialiste en communication politique, qui a dirigé la communication du CNRS. “On assiste à une stratégie de ‘rétro-pédalage’ bien connue en politique”, explique-t-il. “On lance une sonde, on voit comment elle prend. Et si on voit que la résistance est trop forte, on envoie le porte-parole ou même le président pour recadrer le ministre.”

Mais au delà d’une simple prise de risque politique, le monde de la recherche dénonce une enquête qui prend la forme de “chasse aux sorcière”. “En faisant cette enquête, la ministre ne cache pas son intention de trouver ce qu’elle cherche, et c’est cela qui dérange les enseignants”, explique la déléguée générale de la Fondation Panthéon Sorbonne Anne-Sophie Coppin, avant d’expliquer : “c’est l’exact opposé des valeurs de la recherche en France, où l’on travaille sans savoir ce que l’on va trouver”. Comme de nombreux membres du domaine de la recherche, elle déplore une généralisation d’un phénomène qu’elle n’a jamais constaté à la Sorbonne. 

« Il y a plus grave en ce moment »

Souvent considérée comme trop discrète, voire absente, Frédérique Vidal est également fustigée pour le malheureux timing de son enquête. Critiquée sur le fond, la démarche de la ministre l’est également sur la forme. Annoncée à demi-mot sur le plateau de  CNews, puis expliquée difficilement devant l’hémicycle, l’enquête tombe à un moment peu opportun. 

Il y a plus grave en ce moment. Comme la précarité étudiante, ou le fait que mon université soit fermée depuis quasiment un an”, fulmine une étudiante en psychologie à l’université Paris Diderot. Une crise sans précédent frappe l’université depuis le début de la crise sanitaire, où de nombreux étudiants sont en situation précaire. Gabriel Attal a tout de même tenté de redresser la barre, en réaffirmant les priorités du gouvernement : “apporter un soutient financier aux étudiants, et leur permettre de revenir progressivement à l’université”.