Islamo-gauchisme : entre réalité et fantasme, le malaise des universitaires

Crédit photo : Camille Stromboni

 

Le terme "islamo-gauchisme" qui revient fréquemment dans les médias est difficile à définir. Peu de chercheurs s'y risquent. Si pour certains un problème existe, il conviendrait d'abord de la définir.

“Je ne souhaite pas communiquer pour le moment”. “Au vu du contexte brûlant, je ne souhaite pas m’exprimer”. “Je suis désolé mais je ne souhaite pas communiquer sur ce sujet”. Dans le policé milieu de la recherche, on peine à prendre publiquement position dans le débat sur l’islamo-gauchisme à l’université. Autocensure ou refus de prendre la parole dans un contexte corrosif ? Une chercheuse en histoire à la Sorbonne assume ne pas vouloir s’exprimer sur ce débat “mal parti”. Pour elle, le terme “recouvre trop de choses différentes qui ne doivent rien à l’islam ou au gauchisme”. Elle craint de ne “pas pouvoir nuancer ses propos” dans ce qu’elle qualifie de “guerre”.

Une réalité, pourtant, semble se dégager derrière ce concept récemment mis en lumière par la ministre de l’enseignement supérieur. Mardi 16 février, Frédérique Vidal a ouvert la boîte de Pandore sur le plateau de CNews. La ministre dit vouloir mener une “étude scientifique” sur cet “islamo-gauchisme” qui “gangrène la société”, et notamment les universités. Chargé de mener une enquête, le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) dénonce le lendemain “les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche”. Et décrit l’ ”islamo-gauchisme” comme une notion non scientifique.

Bernard Giusiano, chercheur en neurosciences à l’Inserm, confie avoir “été confronté à cette espèce d’idée qui s’est un peu imposée et empêche de donner son avis.” Il décrit cette fois où, inscrit sur une liste “de gauche” pour présider le conseil de son université, il est rapidement “déçu”. Le programme tourne autour de questions comme la non-discrimination, l’égalité la diversité “sans lien direct avec la marche d’une université” pour le chercheur.  Lorsqu’il exprime un doute, il sent qu’il est pris pour un “traître”. Plus tard, il confie s’être senti vu comme un “fasciste” lorsqu’il aborde la question du voile à l’université. Il parle du “problème” posé par certaines revendications d’étudiants “plus islamiques que musulmans.”

“J’ai senti depuis longtemps qu’il y avait des questions dont il ne fallait pas parler.” décrit Bernard Giusiano. Sentiment partagé par sa collègue historienne. “Si on n’est pas noir, on ne fait pas l’histoire de l’esclavage. Si on n’est pas juif, on ne peut pas faire l’histoire de la Shoah” explique-t-elle. En novembre dernier, tous deux ont signé “Le manifeste des 100”. Sous-titrée “Sur l’islamisme, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni”, cette pétition a recueilli le soutien de plusieurs centaines d’universitaires et chercheurs. Tous ensemble, ils dénonçaient les “frilosités de nombre de leurs pairs sur l’islamisme” et soutenaient les propos de Jean-Michel Blanquer sur l’islamo-gauchisme dans les universités.

La chercheuse de la Sorbonne, elle, estime que la problématique actuelle des universitaires dépasserait la notion d’islamo-gauchisme. Selon elle, “le drame actuel” se situerait plus largement dans les “cases” dans lesquelles “la société enferme”. Genre, race, religion : pour la chercheuse, être assignée à ces catégories empêcherait la libre parole sur certains sujets.

L’historienne craint que la recherche ne se centre désormais qu’autour de sujets “à la mode”. “Si j’ai envie de travailler sur les transsexuels kanaks, j’aurais 1 millions d’euros. Si je veux faire une étude sur les élus de Seine-et-Marne, je n’aurais rien.” décrit-elle. Sans doute grossit-elle le trait, concède-t-elle. Avant de prévenir : “cela va venir”.