TikTok ou le royaume de l’enfance brisée

Crédit photo. TheBetterDay.

L'une des appli les plus téléchargées au monde est visée par une plainte d’un groupe d’associations de consommateurs européens pour avoir failli à la protection de son public le plus fidèle : les mineurs. Chaque jour, ils sont des millions à tourner de courtes vidéos musicales sur la plateforme. Un jeu apparemment innocent qui vire souvent à la sexualisation à outrance et à l’addiction.

Une jeune fille blonde alterne des poses lascives et suggestives devant la caméra de son téléphone au rythme du dernier tube à la mode. Elle a une minute pour convaincre son auditoire de liker son clip. Une minute, c’est le temps moyen d’une vidéo sur TikTok. Une fois ce temps écoulé, l’utilisateur visionne automatiquement un nouveau contenu sans qu’il n’ait à lever le petit doigt.

Errer sur TikTok, c’est plonger tête baissée dans une représentation d’une jeunesse ultra stéréotypée riche de 700 millions d’utilisateurs souvent âgés de moins de 18 ans. Un véritable catalogue de gamines hyper sexualisées qui se ressemblent toutes trait pour trait : cheveux longs, poitrine en évidence, fesses rebondies, nombrils à l’air et le visage mutin, lissé à l’extrême… La parfaite panoplie pour devenir la star de demain à l’image de Léa Elui, une TikTokeuse française connue à l’international et qui compte à ce jour 14,1 millions d’abonnés.

Narcissisme et hypersexualisation

En France, la moitié des filles de 11 à 14 ans utilisent l’application chinoise (pourtant interdite aux moins de 13 ans comme tout réseau social), selon l’association Génération Numérique. Un engouement qui prend racine dans l’imaginaire de l’industrie musicale selon Cyril di Palma, délégué général de Génération Numérique : Nicky Minaj et Cardi B adoptent les mêmes postures, par exemple. Les adolescentes sur TikTok s’inspirent de ces femmes parce qu’elles ont du pouvoir, qu’elles sont adulées et qu’elles vendent des millions de disques.”

Pour le docteur Xavier Laqueille, psychiatre et chef du service addictologie de l’hôpital Sainte-Anne à Paris, les réseaux sociaux et plus particulièrement TikTok “assouvissent une forme d’exhibitionnisme de [la jeunesse] tout en l’enfermant dans un état adolescent, finalement très autocentré voire narcissique”. Il ajoute : “Cette hypersexualisation résulte d’une perte de repères et ce n’est pas dans un contexte comme celui des réseaux sociaux qu’ils vont pouvoir construire une vie affective saine et équilibrée avec autrui.” Pire, cela crée un rapport déréel à la sexualité dans l’esprit adolescent. Un facteur déclenchant qui précipite parfois le passage à l’acte en termes de violences sexuelles.

Poster des vidéos sexys compulsivement sans prendre du recul sur l’image projetée et se concentrer sur la course aux likes. Bienvenue dans un monde où l’on mesure sa valeur aux nombres de likes reçus. De fait, un enfant est par définition encore en construction tant du point de vue neurologique qu’affectif. “Il faut dire qu’on termine réellement sa construction neurobiologique à 27 ans”, rappelle le docteur Xavier Laqueille. Autant dire qu’un adolescent de 11 ans ne peut pas toujours prendre du recul sur les conséquences de ses actes. En tout cas, pas sans l’aide d’un adulte.

“Il n’est pas question d’interdire mais de questionner l’enfant”

Devant le danger des réseaux sociaux pour les jeunes, les structures familiales sont souvent mises à rude épreuve. Les parents ont beaucoup de mal à prendre une position d’autorité. Il n’est pourtant pas question d’interdire quoi que ce soit mais de questionner l’enfant sur son comportement et lui démontrer à quel point tout ça n’a pas de sens”, explique le psychiatre.

Une méthode souvent appliquée par Cyril Di Palma lorsqu’il intervient en milieu scolaire lors d’actions de sensibilisation aux dangers du numérique : Quand on leur demande si elles seraient en mesure d’assumer que ces selfies sexys soient placardés sur les murs du collège, la plupart répondent non.” Face à cette question dénuée de jugement, l’enfant ouvre souvent les yeux sur le caractère public des vidéos. “C’est tout le paradoxe, ils feraient tout pour avoir des milliers de likes et en même temps, ils n’ont pas conscience qu’ils exposent leur intimité à des inconnus.”

TikTok, l’appli préférée des enfants et … des pédophiles

Aujourd’hui les pédocriminels pullulent sur TikTok. Et il n’est pas rare que de jeunes enfants reçoivent  des propositions indécentes. La plupart d’entre eux s’inscrivent via un profil Kik, une application de messagerie, qui leur permet de ne fournir ni numéro de téléphone ni adresse email pour ainsi conserver leur anonymat.  Dès 2018, la police nationale alertait sur les dangers de TikTok en incitant les parents à venir porter plainte si leur enfant recevait  des propositions sexuelles malintentionnées.

En France, la loi encadre strictement les communications avec les jeunes utilisateurs. Selon le Code pénal, faire des propositions sexuelles à un mineur de moins de 15 ans en utilisant un moyen de communication est passible de deux ans d’emprisonnement et de 30 000€ d’amende. Face au phénomène, TikTok a annoncé en avril 2020 que la messagerie privée sera désactivée pour les adolescents de moins de 16 ans. Une mesure qui vise, certes, à protéger d’individus malveillants les plus jeunes mais qui oublie de prendre en compte que la plupart des utilisateurs précoces mentent sur leur âge dès leur inscription.