Écriture inclusive : cinq questions sur une polémique sans fin

Le député (LREM) François Jolivet a déposé mardi 23 février une proposition de loi à l’Assemblée nationale, visant à interdire l’écriture inclusive dans les documents administratifs. Soutenue par 60 élus de la majorité et de l’opposition, son initiative relance la polémique autour de la féminisation des textes administratifs.

«Citoyen.ne.s», «électeur.trice», «iel»… L’écriture dite «inclusive», destinée à mettre sur un pied d’égalité orthographique les femmes et les hommes, est l’objet d’un débat passionné ces dernières années. D’un côté, l’Académie française, chien de garde du bon usage de la langue française, s’est positionnée contre. De l’autre, des universitaires, des linguistes et même des magazines regrettent ce conservatisme et utilisent une écriture «non genrée» au quotidien. Le député François Jolivet, de la République En Marche (LREM), a  ravivé les braises d’une polémique née dans les années 1970, avec sa proposition de loi visant à interdire l’écriture inclusive dans tous les documents administratifs. À l’Assemblée nationale, 60 élus de la majorité et de l’opposition se disent favorables à ce texte. Retour sur ce phénomène qui enflamme le débat.

  • L’écriture inclusive c’est quoi ?  

Également appelée «écriture non sexiste» ou «dégenrée», l’écriture inclusive vise à féminiser la langue française écrite et à éviter que le «masculin ne l’emporte à chaque fois», explique Philippe Blanchet, socio-linguiste et professeur à l’Université de Rennes 2. Comme le rappelle le chercheur, «beaucoup ont tendance à réduire l’écriture inclusive à l’utilisation des signes graphiques comme le point médian (les étudiant·e.s), le point, le trait d’union ou la parenthèse. Mais l’écriture inclusive désigne l’ensemble des marqueurs pour inclure les femmes dans les textes à l’écrit. Donc quand on dit “madame, monsieur” ou alors “les auteurs et autrices” c’est déjà de l’écriture non genrée». 

L’objectif de l’écriture inclusive est simple : re-féminiser la langue française et pallier la «vague de masculinisation», comme l’appelle l’historien du langage Bernard Cerquiglini. Ce phénomène qui a débuté sous la Renaissance n’a été remis en question qu’à partir des années 1970 avec des travaux de sociologie s’intéressant à la place de la femme dans l’orthographe et la grammaire.

L’écriture inclusive désigne l’ensemble des marqueurs pour inclure les femmes dans les textes à l’écrit. Donc quand on dit “madame, monsieur” ou alors “les auteurs et autrices” c’est déjà de l’écriture non genrée”.

Philippe Blanchet, professeur en linguistique à l’Université de Rennes 2

Pour le professeur en linguistique Philippe Blanchet, ce débat à l’Assemblée n’est pas étonnant mais est a contrario «très présent dans la société». «On est arrivé à une époque où l’utilisation du masculin prétendu neutre et incluant, est perçue socialement comme abusive et comme signifiant une exclusion des femmes et donc une domination des hommes», détaille-t-il.

  • Pourquoi une telle polémique autour de l’écriture inclusive ?

Fruit du travail des militants de la cause féministe à l’origine, son usage s’est aujourd’hui démocratisé, dans les médias comme dans le milieu universitaire. Le professeur Philippe Blanchet se félicite d’ailleurs qu’à Rennes, ses «collègues et étudiants s’expriment avec une écriture non sexiste». Les magazines comme les Inrockuptibles, les associations comme Act Up ou encore des multinationales comme Netflix (dans leurs offres d’emploi) ont eux aussi généralisé l’écriture inclusive.

Ses défenseurs se basent sur l’historicité de la langue française et sa constante évolution, et démontrent que la règle du «masculin roi» est ancrée dans un contexte social et historique précis. Elle est alors devenue un outil pour lutter contre les stéréotypes liées aux sexes. Mais elle n’a cessé de créer la polémique… L’éditeur Hatier avait pour la rentrée 2017 publié le premier manuel écrit de manière «non genrée», intitulé «Questionner le monde» et destiné aux classes de CE2, un ouvrage âprement critiqué. Plus récemment, à Sciences Po Paris, le département de sociologie aurait récompensé, selon Le Figaro, les étudiants avec des points bonus sur leur copie de partiel s’ils utilisent l’écriture inclusive.  

L’écriture inclusive n’a toujours pas réussi à convaincre ses détracteurs. Ni l’Académie française, qui la qualifie de «péril mortel» pour la langue française. Le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, «inquiet» des «attaques répétées» contre notre langue, n’a pas non plus prévu de la mettre à l’ordre du jour.

  • Pourquoi 60 députés souhaitent son interdiction ? 

Dans la sphère politique et législative, son usage n’est même pas une question. En témoigne l’argument de l’intérêt général, avancé par le député de l’Indre, porteur de la proposition de loi controversée : «Mon objectif, c’est d’interdire aux personnes en charge d’une mission de service public d’utiliser l’écriture inclusive dans les documents écrits. L’intérêt général, c’est notamment l’égalité d’accès à l’information et certaines personnes n’arrivent pas à lire cette écriture», affirme François Jolivet.

L’écriture inclusive avec ses point médian et parenthèse présenterait des difficultés de lecture pour certaines personnes handicapées, notamment pour les malvoyants et les aveugles. Pour les lecteurs en braille et les personnes utilisant une synthèse vocale (textes lus à voix haute), ces marqueurs syntaxiques alourdissent et complexifient le déchiffrage d’un texte, les rendant donc difficilement compréhensibles.

À l’Assemblée nationale, François Jolivet affiche sa joie d’avoir mobilisé des soutiens «au-delà des courants, pour un patrimoine littéraire commun». L’élu de l’Indre et ancien juriste se dit agacé de découvrir «au hasard de publications parfois officielles», «des mots nouveaux comme “iels” (pour ‘ils et elles’), ou encore “celleux” (pour ‘celles et ceux’)»… Sa proposition de loi déposée mardi 23 février a été co-signée par la présidente déléguée du groupe LREM, Aurore Bergé, et la vice-présidente (LR) de l’Assemblée nationale, Annie Genevard.

  • Qu’en est-il du débat dans les textes officiels ?

C’est depuis 1998 que les noms de métiers et les professions sont féminisés. Une des premières avancées de l’écriture inclusive en France. Une circulaire parue au Journal Officiel en novembre 2017 fait d’ailleurs état de cette féminisation des titres et grades et la justifie par «la lutte contre les stéréotypes qui freinent le progrès vers une égalité plus réelle».

Un guide du ministère des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes et du Haut Conseil à l’Egalité publié en 2016 vise à instaurer une «communication publique sans stéréotype de sexe». En 2017, deux membres de cette institution s’étaient prononcées en faveur d’une féminisation de la langue française dans une tribune publiée dans les pages du Monde. Pour Danielle Bousquet, la présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes et Françoise Vouillot, il est important de rappeler que «la primauté accordée au masculin au XVIIIe siècle n’est pas une loi d’airain et le langage joue un rôle dans l’infériorisation des femmes».

  • Que va devenir cette proposition de loi ?

Fin juillet 2020, la députée (RN) Marine Le Pen avait déposé une proposition de loi de similaire, contre l’écriture inclusive utilisée par des édiles lyonnais. Cependant, ce texte n’avait pas été retenu. «Difficile de savoir si cette fois-ci la proposition de loi va être retenue par l’Assemblée», s’interroge Philippe Blanchet. Pour le socio-linguiste, «ce député prêche pour sa paroisse, les conservateurs et les réactionnaires». D’après lui, c’est la société qui va réagir d’elle même, «justement pour s’affirmer contre ce conservatisme irraisonné et sans arguments valables. La polémique actuelle va amener de plus en plus de gens à utiliser et à apprendre comment utiliser ces formes d’inclusion féminine».