“Je vais devoir déménager” : ces précaires inquiets par la réforme de l’assurance-chômage

Une partie de la réforme de l’assurance-chômage entrera en vigueur dès le 1er juillet. Pour de nombreux travailleurs en CDD, c’est un véritable coup de massue. Certains envisagent même une reconversion.

Au bout du fil, les soupirs se multiplient. Quand Alice, 29 ans, évoque la réforme de l’assurance-chômage, dont une partie doit entrer en vigueur le 1er juillet, l’inquiétude se devine dans sa voix. “Si mes droits au chômage baissent, je vais devoir déménager” souffle celle qui peut aujourd’hui toucher 1000 euros d’allocations par mois. Après la réforme, ce montant pourrait diminuer pour atteindre 800 euros. “Je ne pourrais plus vivre dans ma colocation à Paris, qui me coûte 680 euros par mois. Il faudrait alors que je cherche un studio minuscule hors de Paris, comme quand j’étais étudiante. Et encore, je ne suis pas du tout sûre de pouvoir trouver quelqu’un qui accepte de louer à une chômeuse.”

Alice, qui travaille dans la production audiovisuelle, alterne les périodes de chômage et les contrats de quelques mois, quelques semaines, voire quelques jours. Comme elle, dès le 1er juillet, environ 850 000 travailleurs précaires qui enchaînent les périodes de travail et de chômage risquent de voir le montant de leurs allocations baisser de 20 %, selon l’Unedic. C’est une vraie inquiétude, pour celle qui a déjà vécu une période de chômage à 900 euros par mois. “Très franchement je n’ai pas du tout envie de revivre cela — en pire puisque j’aurais 100 euros de moins. Cela veut dire calculer sans arrêt ce que je dépense, faire l’impasse sur l’achat de lunettes alors que j’en ai besoin, acheter toujours moins cher et de moins bonne qualité, ne jamais partir en vacances, ne jamais aller au restaurant…”, soupire-t-elle.

L’ADN des saisonniers

Pour Pierrick, 33 ans, barman depuis 15 ans, l’alternance entre les contrats dans la restauration et les allocations-chômage fait partie de son mode de vie. C’est l’ADN même du saisonnier. Mais avec la réforme, difficile pour lui de se projeter. “Je perdrais 240 euros d’allocation par mois. C’est énorme, sur l’année, ça fait presque 3000 euros en moins ! Et ça créé de grosses disparités entre les mois où je travaille et les mois où je suis au chômage. J’aurai donc beaucoup moins de stabilité dans mon mode de vie.” Une donnée qui pousse certains à réfléchir à une reconversion. “Quand les bars et les restaurants auront rouvert, je ne sais pas si ça vaudra le coup de redevenir saisonnier. On perd trop d’argent. Je ne suis pas le seul à penser ça. Entre la crise sanitaire et cette réforme, c’est tout un secteur qu’on est en train de tuer”.

Evan, serveur et père de famille, fait face au même dilemme. La baisse des allocations-chômage rendrait très compliqué son train de vie actuel. Il réfléchit à se lancer dans la vente ou le bâtiment, “même si ça voudrait dire repartir de zéro, sans aucune expérience, dans un secteur qui n’est pas celui que j’ai choisi.” Pourtant, décrocher un travail dans ces domaines serait pour lui un moindre mal, car à Biarritz, où il vit, les offres d’emplois sont peu nombreuses. “J’ai des enfants, donc je compte tout faire avant d’avoir à déménager” souffle-t-il.

“Un enjeu d’équité” pour le gouvernement

Pour convaincre malgré tout, l’exécutif prône “un enjeu d’équité” car l’indemnisation est actuellement plus favorable aux personnes alternant contrats courts et inactivité qu’à celles travaillant en continu. Objectif, décidé en 2019 : réaliser près d’un milliard d’économie sur les allocations-chômage. “Cela fait deux ans que tous les syndicats expriment leur refus de cette réforme, qui pour nous, est assassine, et encore plus dans ce contexte de crise sanitaire” martèle Pierre Garnodier, secrétaire général du comité national de la CGT des privés d’emplois. Dans un communiqué commun – fait assez rare pour être souligné –, les cinq syndicats (CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT et FO) ont réaffirmé, avant la rencontre de mardi, leur profond désaccord avec le principe fondateur de cette réforme selon laquelle la baisse des allocations-chômage inciterait à un retour plus rapide à l’emploi”. Prune, vendeuse dans une station de ski, au chômage plusieurs mois par an, abonde en ce sens : “A la mi-saison dans nos vallées, les villages sont morts, déserts. Ce n’est pas que l’on ne veut pas travailler, mais juste qu’il n’y a pas de travail !

Ces arguments n’ont pas déstabilisé le gouvernement. Le premier volet de la réforme entrera en vigueur le 1er juillet, avec donc pour conséquence une baisse du montant des allocations. Au 1er octobre, ce sera le tour du deuxième volet, qui sera mis en œuvre seulement s’il y a une baisse de 130 000 demandeurs d’emploi en catégorie A sur six mois et 2,7 millions d’embauches de plus d’un mois sur quatre mois. Si c’est le cas au 1er avril, il y aura un durcissement de l’accès à l’assurance-chômage. Il faudra travailler plus longtemps ‑six mois sur les 24 derniers mois, au lieu de quatre- pour y avoir droit.