Rixes entre bandes : comment Villiers et Champigny ont mis fin à 20 ans de tensions

Deux décennies durant, les cités des Hautes-Noues et du Bois-l'Abbé, à Villiers-sur-Marne et Champigny-sur-Marne (Val de Marne), se sont affrontées dans des rixes sanglantes. Le travail acharné des acteurs associatifs y a permis une réconciliation inédite.

C’est toujours avec le même effroi et la même indignation que la France redécouvre le phénomène des rixes entre bandes rivales. Lundi 22 et mardi 23 février, un garçon et une fille de 14 ans ont été tués dans l’Essonne. Le premier dans une bataille rangée réunissant entre une trentaine et une cinquantaine de très jeunes gens armés pour certains de couteaux, de bâtons et de béquilles à Boussy-Saint-Antoine ; la deuxième poignardée dans un affrontement plus discret, mais pas moins violent, près du collège de Saint-Chéron. Elle s’appelait Lilibelle.

“Nous, ça fait plus de vingt ans qu’on la voit, la violence entre cités”. Serge Adien est employé municipal à la mairie de Champigny-sur-Marne, où il habite depuis toujours. Il a grandi au Bois-l’Abbé, cette cité enclavée d’environ 12.000 habitants, dans le 94, où des tensions ont prospéré pendant plus de vingt ans avec une cité rivale de Villiers-sur-Marne, les Hautes-Noues. “Le pire, c’est que je crois que tout a commencé avec une histoire de casquette, dans les années 90, souffle-t-il. On y a tous participé à l’époque, ça nous amusait, mais on ne pensait pas que la rivalité deviendrait historique”.  Les premiers adolescents deviennent des adultes, “se rangent”, et calment les tensions. Mais les plus jeunes reprennent le flambeau et initient un cercle vicieux.

Une rivalité historique

“Le moindre prétexte pouvait donner lieu à une recrudescence des violences.”, Adel Amara

Au fil des années, on finit même par oublier pourquoi les Hautes-Noues et Bois-l’Abbé s’affrontent. “Dans ce type de conflit, l’élément déclencheur n’est que secondaire.  L’enjeu principal est la réputation”, résume Adel Amara, conseiller municipal de Villiers-sur-Marne et responsable de l’association de quartier Mixcité. “Le moindre prétexte pouvait donner lieu à une recrudescence des violences. Coups de couteaux, coups de feu, opérations punitives… Dans ces histoires, beaucoup de personnes ont été gravement blessées et ou incarcérées de part et d’autre”, se remémore-t-il.

 “(…) J’ai commencé à leur faire la morale et à leur dire qu’ils devaient respecter les commerçants quand ils m’ont dit qu’un de leurs amis s’était fait poignarder et qu’ils le pensaient mort”, Serge Adien

Si l’origine des tensions reste floue, Serge se souvient parfaitement du jour où il s’est dit que c’en était trop. C’était il y a quatre ans. “Je me baladais quand j’ai vu des jeunes ensanglantés sortir d’un fast-food, j’ai commencé à leur faire la morale et à leur dire qu’ils devaient respecter les commerçants quand ils m’ont dit qu’un de leurs amis s’était fait poignarder et qu’ils le pensaient mort, narre-t-il. En rentrant, je l’ai vu par terre, toujours conscient mais très, très affaibli. Je suis resté avec lui jusqu’à ce que les secours le prennent en charge.”

Des solutions sur mesure

“On devait faire quelque chose, on ne pouvait pas laisser nos “petits” s’étriper pour un rien”, invoque Koula Kanamakasy, responsable de l’association Kana Jeunesse à Champigny-sur-Marne. Avec Serge et Adel – mais aussi Mamadou Diabira, Moussa Konaté, Mamadou Sy et Amadou Kebe – ils identifient les individus les plus violents, les têtes de files, et mobilisent les “grands frères” des deux cités pour les convoquer et avoir une vraie discussion avec eux. “On leur a fait comprendre que ces rixes n’étaient plus possibles, qu’on était très sérieux, et qu’on ne laisserait plus passer la moindre récidive”, raconte Koula.

“Les acteurs doivent être légitimes et reconnus dans les quartiers respectifs pour nouer un dialogue avec les concernés, appréhender le problème à la racine et réfléchir à des solutions sur-mesures, adaptées localement.”, précise Adel Amara

“Mais on a aussi fait un vrai travail de fond !”, insiste Koula. La bande se mobilise et initie des actions inter-quartiers autour du sport. Une fois la situation apaisée, les institutions ont rallié la dynamique avec l’organisation d’un séjour inter-quartiers à la montagne qui a été organisé avec les clubs de prévention et les services jeunesse et de médiation des municipalités pour nouer des liens”, précise Adel Amara.

Désormais, les jeunes en redemandent – un second voyage était organisé mais il a été reporté à cause de l’épidémie de coronavirus –, se côtoient, font du sport entre eux et ont même participé à la réalisation de fresques dans chacun des quartiers. “Des jeunes des Hautes-Noues et du Bois-l’Abbé qui se font un foot au City ? Il y a cinq ans c’était impossible, désormais c’est normal, se réjouit Koula. Je crois que d’une certaine manière, cet apaisement, ils le souhaitaient autant que nous. La preuve en est qu’il n’y pas eu une rixe depuis”. 

357 affrontements entre bandes ont été recensés en 2020 en France contre 288 en 2019, ce qui représente une hausse de près de 25% selon le ministère de l’Intérieur. Trois personnes ont été tuées et 218 blessées lors de ces affrontements. De quoi placer ces rixes sur le devant de la scène médiatique et pousser le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, à initier une visioconférence avec  le ministre de la Justice Éric Dupont-Moretti, le ministre de l’Enseignement Jean-Michel Blanquer, et les préfets d’Île-de-France – qui concentre “90 % des combats entre jeunes” selon le ministre de l’Intérieur , ce lundi 1er mars.

 Les préfets devront mettre en oeuvre un “plan départemental de repérage, d’accompagnement, d’information préventive et sensibilisation des publics fragiles  “ainsi que des moyens d’investigation et de lutte”  contre les bandes. Le ministre recommande  de recourir “selon le contexte” à des groupes locaux de traitement de la délinquance sur le sujet des bandes, associant police, mairie et services éducatifs, sous l’égide du parquet. Le ministère de la Justice souligne, lui, l’entrée en vigueur au 30 septembre du nouveau Code de justice pénale des mineurs, qui doit permettre de réduire les délais de jugement et met l’accent sur le recours aux “interdictions de paraître” comme alternative aux poursuites, actuellement en expérimentation à Bobigny, Montpellier et Senlis, qui permettent d’éloigner un jeune d’une bande. 

À LIRE AUSSI » Un adolescent de 15 ans tué par balles à Bondy, les auteurs recherchés