Assassinat d’Ali Boumendjel par l’armée française : 5 questions sur une reconnaissance très symbolique

Emmanuel Macron a reconnu mardi 2 mars que le dirigeant nationaliste algérien avait été torturé et tué par des militaires français en 1957, au début de la bataille d'Alger. Une décision qui s'inscrit dans une démarche de vérité et d'apaisement des relations franco-algériennes.

C’est “au nom de la France” qu’Emmanuel Macron a reconnu que l’avocat et dirigeant nationaliste Ali Boumendjel avait été “torturé et assassiné” par l’armée française en 1957, en pleine guerre d’Algérie. Ayant reçu mardi 2 mars les petits-enfants de l’avocat à l’Élysée, le président de la République leur a lui-même annoncé cette reconnaissance, avant d’en faire part dans un communiqué publié dans la soirée par la présidence. Un geste de vérité adressé à la famille d’Ali Boumendjel, mais aussi à toute l’Algérie dont nombre d’habitants ne savent toujours pas ce qui est arrivé à leurs proches disparus pendant la guerre de décolonisation, entre 1954 et 1962.

Qui était Ali Boumendjel ?

Quand Ali Boumendjel nait en 1919 dans la région d’Oran, cela fait 90 ans précisément que la France a conquis l’Algérie. Fils d’un instituteur enseignant à l’école française, il s’engage rapidement sur la voie de la résistance à l’ ”envahisseur” français. Lorsqu’il décroche une licence de droit en 1943, il milite déjà aux côtés du leader nationaliste Ferhat Abbas et de son parti, l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA), qui se rallieront plus tard au Front de libération nationale (FLN).

Au coeur de la “bataille d’Alger”, qui opposa pendant presque toute l’année 1957 les parachutistes de l’armée française aux indépendantistes du FLN, Ali Boumendjel est fait prisonnier. Il a alors 37 ans et son fils aîné sept. Il n’est ni l’un des principaux leaders du FLN, ni même un membre du comité d’avocats du FLN. Mais il est militant nationaliste et accepte de défendre des combattants de l’indépendance. Pris en même temps que deux de ses beaux-frères, il est enlevé par les parachutistes en février à Alger, où il exerçait son métier. Avant de décéder un mois plus tard.

À l’époque, l’armée française prétend qu’Ali Boumendjel s’est suicidé. En réalité, après son arrestation, il fut “placé au secret, torturé, puis assassiné le 23 mars 1957”, détaille le communiqué de l’Élysée. En 2000, “Paul Aussaresses [ancien responsable des services de renseignement à Alger] avoua lui-même avoir ordonné à l’un de ses subordonnés de le tuer et de maquiller le crime en suicide.” Pour rendre cette hypothèse crédible, le militant algérien avait été jeté du haut du sixième étage de la caserne dans laquelle il était retenu.

Pourquoi cette reconnaissance intervient-elle maintenant ?

La date choisie par le président français est très symbolique. Mardi, Malika Boumendjel, la veuve d’Ali Boumendjel, aurait eu 102 ans. Décédée en août dernier, “elle a demandé toute sa vie aux autorités françaises de reconnaître ce qui s’était passé dans la mort de son mari. Sans avoir reçu de réponse”, rapporte Gilles Manceron, historien spécialiste du colonialisme français. En recevant quatre de leurs petits-enfants, Emmanuel Macron leur a fait la déclaration “que Malika Boumendjel aurait voulu entendre”, souligne ainsi le communiqué publié par l’Élysée. Gilles Manceron parle d’une “reconnaissance tardive”. La veuve d’Ali Boumendjel “n’a pas eu le même traitement que Josette Audin, la veuve de Maurice Audin, qui a reçu quelques mois avant son décès, le 13 septembre 2018, la visite du Président de la République à son domicile.” Emmanuel Macron avait alors reconnu l’implication de l’armée française dans la disparition du mathématicien en juin 1957.

Surtout, la reconnaissance de ce crime par la France intervient quelques semaines après la remise d’un rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie par l’historien Benjamin Stora à Emmanuel Macron. Document qui avait pour objectif officiel de “regarder l’histoire en face” d’une “façon sereine et apaisée”, afin de “construire une mémoire de l’intégration”. Mais qui a soulevé de vives critiques, aussi bien en France qu’en Algérie, notamment pour ne pas avoir préconisé des “excuses” de l’État français pour la colonisation. Parmi la vingtaine de propositions qui figure dans son rapport rendu le 20 janvier, Benjamin Stora suggère notamment de faire vivre la mémoire d’une personnalité importante de la guerre d’Algérie en reconnaissant l’assassinat d’Ali Boumendjel.

Quelle est la portée du geste d’Emmanuel Macron ?

En reconnaissant son rôle dans la mort d’Ali Boumendjel, la France accomplit, pour l’historien Gilles Manceron, un “geste de vérité, nécessaire” qui s’inscrit plus largement dans un “travail de vérité”. “Ce travail sera prolongé et approfondi au cours des prochains mois, afin que nous puissions avancer vers l’apaisement et la réconciliation”, a annoncé le chef de l’État devant les descendants d’Ali Boumendjel.

À l’approche du 60e anniversaire de la fin de la guerre et de l’indépendance de l’Algérie en 2022, Emmanuel Macron a sans doute cru bon d’envoyer à l’Algérie un message d’apaisement. Premier président français né après la guerre d’Algérie, il s’est engagé à prendre des “actes symboliques” pour tenter de réconcilier les deux pays. De plus, Paris et Alger ayant fait de cette “réconciliation des mémoires” un dossier prioritaire, Emmanuel Macron et le président algérien Abdelmadjid Tebboune se sont engagés à travailler ensemble sur ce dossier.

“On peut espérer qu’une telle démarche — qui s’étend bien au-delà des révélations sur les disparus, par exemple aux conséquences des essais nucléaires dans le Sahara — peut sortir les deux pays de ce contentieux historique, cette page d’histoire qui a créé beaucoup de plaies, estime Gilles Manceron. Pour ma part, j’y vois aussi un effet nécessaire sur la société française. Pour travailler sur les problèmes de discrimination et de racisme dans la société, héritiers de l’idéologie construite au moment de la colonisation, il faut faire éclater la vérité.”

La France pourrait-elle prochainement reconnaître d’autres crimes ?

Ce geste à l’égard de la famille d’Ali Boumendjel “n’est pas un acte isolé”, promet Emmanuel Macron dans le communiqué publié mardi, laissant sous entendre que d’autres reconnaissances pourraient survenir dans les mois et années à venir. “Aucun crime, aucune atrocité commise par quiconque pendant la Guerre d’Algérie ne peut être excusé ni occulté”, a assuré le président français aux petits-enfants du nationaliste algérien, insistant sur “sa volonté de poursuivre le travail engagé depuis plusieurs années pour recueillir les témoignages, encourager le travail des historiens par l’ouverture des archives, afin de donner à toutes les familles des disparus, des deux côtés de la Méditerranée, les moyens de connaître la vérité.”

“Ali Boumendjel n’est qu’un exemple, abonde Gilles Manceron. Il y a eu bien d’autres crimes, de tortures, d’exécutions sommaires. Il faut opérer un recensement des victimes.” C’est l’objectif du site 1000autres.org, lancé au moment de la visite d’Emmanuel Macron à la veuve de Maurice Audin pour effectuer un inventaire des disparus de la bataille d’Alger. “Certaines familles disent que, grâce à ce site, c’est la première fois qu’elles entendent parler de ce qui est arrivé à leur mari, père, frère ou oncle”, rapporte M. Manceron. Mais une initiative bénévole ne saurait se substituer aux efforts de l’État français : “Pour réussi à offrir aux familles algériennes une réparation individuelle, il faut donner un visage aux victimes, que leurs proches aient une réponse de la France comme l’ont eu ceux d’Ali Boumendjel.”

Comment réagit-on dans les camps algérien et français ?

La dirigeante du Rassemblement national Marine Le Pen, dont le parti a soutenu l’Algérie française, a estimé ce mercredi sur Twitter qu’Emmanuel Macron “continue d’envoyer des signaux désastreux de repentance, de division et de haine de soi” alors que “le communautarisme et l’islamisme progressent et se nourrissent de nos faiblesses”. “Quand donc l’Algérie du FLN avouera-t-elle aussi ses crimes horribles enfermés dans une époque de terreur ?”, interroge pour sa part Gilbert Collard, député européen, apparenté au Rassemblement national.

À l’inverse, à gauche, la décision d’Emmanuel Macron est “saluée”. “Regarder l’histoire en face, c’est être plus fort ensemble”, a écrit l’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault sur le réseau social. Le député La France insoumise Alexis Corbière s’est, lui, réjoui de cet “acte significatif au nom de la République, pour le passé, le présent, pour l’amitié entre la France et l’Algérie”.

Côté algérien, le gouvernement ne s’est pas, en tout cas pas pour l’instant, exprimé à propos du geste du président français. Mais Alger a déjà demandé à plusieurs reprises “la reconnaissance des crimes coloniaux” de la France. Le président Abdelmadjid Tebboune affirmait lundi soir : “Nous ne privilégierons pas de bonnes relations au détriment de l’Histoire et de la mémoire, mais les problèmes se règlent avec intelligence et dans le calme, et non avec des slogans.”