Reconfinement, sortie de crise… cet entre-deux qui affecte notre santé mentale

Alors qu'une sortie de crise se profile en avril, de nouvelles restrictions sanitaires ont été annoncées jeudi dans les départements où les variants du Covid-19 circulent trop. Une situation incertaine, qui nuit au moral des Français.

 

Recommencer à vivre ou s’enfermer à nouveau ? Alors que le gouvernement a annoncé de nouvelles restrictions, les Français restent tiraillés, coincés entre un Covid-19 boosté par les variants et une vaccination qui peine encore à porter ses fruits. Au centre de ce carrefour, le gouvernement tente d’indiquer la voie et la durée du trajet vers un retour à la normale. “Au moins 4 à 6 semaines”, déclarait Emmanuel Macron en début de semaine. “Peut-être à la mi-avril”, précisait lui Gabriel Attal ce mercredi. En attendant ? “Du gros temps”, annonce le ministre. Cette situation, contradictoire et incertaine pèse sur le moral des Français, plombés par cet entre-deux qui s’installe, désoriente et paralyse.

Depuis le dernier confinement, les bonnes nouvelles s’enchaînent au rythme des mauvaises. Déconfinement, couvre-feu, vaccins, variants… “C’est incompréhensible. On ne sait pas quand on va s’en sortir”, regrette Lisa, 22 ans. Lasse, la jeune comptable a arrêté de suivre les annonces du gouvernement. “Pile au moment où Jean Castex a reporté l’échéance d’un troisième confinement”, se souvient la Haut-savoyarde. En éloignant cette idée, le Premier ministre n’a pas vraiment rassuré. Au contraire, la jeune femme ne sait plus à quoi s’en tenir : “Je me dis on va forcément y passer, il ne s’agit que de retarder l’échéance”.

Le département de Lisa n’est pas visé par d’éventuelles restrictions sanitaires. Pour l’instant. Une autre réjouissance annoncée par le Premier ministre, sans effet sur son état d’esprit : “Je suis à fleur de peau, ce n’est pas à mon habitude”. Les errances de Lisa ne surprennent pas Xavier Briffault, sociologue de la santé : “Cette perte de cohérence venant du monde extérieur dégrade notre santé mentale. Nous avons besoin de comprendre notre vie et nos difficultés”.

Le sentiment que la crise ne va pas s’arrêter

Depuis qu’il a lancé Covadapt, un programme de recherche du CNRS sur la santé mentale et le Covid-19, le chercheur est de plus en plus inquiet. Au-delà de l’isolement, l’incertitude et la chronicisation de la pandémie participent à se sentir mal. “Les gens ont le sentiment que cela ne va plus s’arrêter, ils ne peuvent plus se projeter. Or la dépression, c’est un mélange de trois choses. Une perception négative de soi, du monde et de l’avenir”, détaille le chercheur. En février, les Français ont été autant sujet à des états anxieux et dépressifs que durant le premier confinement, selon l’enquête Coviprev de Santé Publique France.

“Le coronavirus tue, les hôpitaux sont pleins mais finalement, on n’est pas confiné. C’est pour quand alors ?”, s’interroge Emma, depuis son studio de 18 mètres carrés à Grenoble. La situation est trop difficile à suivre. Elle aussi a arrêté de regarder les conférences de presse de Jean Castex et Olivier Véran, depuis le second confinement. Rien n’y fait, le puzzle sanitaire s’invite sous l’oreiller et l’empêche parfois de dormir alors qu’elle suit un traitement : “J’y réfléchis et cela me rend anxieuse. Comment on va faire pour vivre avec, comment la vie peut-elle revenir ?”. Chaque matin, la distance entre son lit et son bureau s’étend. “C’est difficile de se lever. J’ai un peu lâché les cours. La situation donne juste envie d’attendre”, glisse-t-elle.

“Je travaille, rentre et pleure”

Sans cap, et avec un éventuel confinement suspendu, façon épée de Damoclès, Elise est paralysée : “Je suis de plus en plus déprimée, incapable de prévoir quoi que ce soit parce que tout est incertain”, murmure la stagiaire de 22 ans. Elle ne prévoit plus rien en dehors de son travail à la préfecture de l’Isère. Ni week-end, ni vacances, ni insertion professionnelle. “Je n’en peux plus d’être dans l’attente. J’ai l’impression d’être prise pour du bétail. Je me tais, travaille et rentre le soir pour pleurer”.

L’entre-deux génère un sentiment d’impuissance et nous maintient dans un état d’alerte permanent. “On a tendance à produire plus de cortisol et d’adrénaline. A l’origine, ces hormones nous stimulent pour nous permettre de réagir à un danger immédiat”, explique Xavier Briffault, le chercheur en santé mentale. Comme ce danger ne disparaît pas, le cortisol reste à des niveaux élevés et empêche de lâcher prise le soir. “On appelle ça des insomnies anxieuses”, précise le spécialiste. Les problèmes de sommeil n’ont fait qu’augmenter depuis le premier confinement, selon Santé Publique France.

Borner, pour réduire l’incertitude

Pour mettre fin à ce douloureux va-et-vient entre restrictions et relâchement, le premier adjoint à la mairie de Paris a eu une idée. Confiner trois semaines puis rouvrir. La proposition a soulevé un tollé, irréaliste d’un point de vue épidémiologique. La mairie a fait marche arrière. Reste que cette idée est de plus en plus populaire. “Borner les choses réduit l’incertitude, permet de mieux supporter certaines situations pénibles. On se dit que ça va s’arrêter”, explique Edmond Marc, psychologue parisien exilé dans le midi, pour agrémenter sa pandémie. Encore faut-il que cet espoir ne soit pas déçu par les soubresauts du Covid-19, imprévisible.

Depuis le Sud, Edmond Marc continue les consultations, par téléphone. Ses patients lui parlent de l’incertitude du moment. Son entourage aussi : “C’est un élément dont tout le monde se plaint”, affirme le professeur, sans vraiment pouvoir apporter de recettes miracles pour lutter. Les réactions sont trop différentes selon la personnalité, le statut social, le contexte des personnes. Les promesses d’améliorations faites par le gouvernement pourraient aider. Encore faut-il que les Français y croient. “Les gens ressentent de grandes variations de la part des politiques. Ils soupçonnent un souci électoraliste, cela n’incite pas à la confiance”.

Les psychiatres le disent. Pour aller mieux, la perspective d’un nouveau départ est fondamentale. A l’Elysée, quelques mètres séparent le salon Murat du bureau du président de la République. Dans la première pièce, Emmanuel Macron a tenu mercredi matin un conseil de défense pour trancher sur de nouveaux confinements. Dans l’autre, il a réuni le Premier ministre et la ministre de la Culture pour parler des scénarios de réouverture, la même journée. Quelques enjambées, et “en même temps”, tout un monde. La douleur des Français gît maintenant là. Entre les deux.