En Moselle,
le douloureux réveil d’une frontière oubliée 

Par Thomas Guichard

Depuis un an, la crise sanitaire joue sur les nerfs des Mosellans à la frontière avec l’Allemagne, habitués à vivre en harmonie avec leurs voisins. Discriminations, provocations gratuites et dissensions politiques réactivent les vieux stigmates d’une région torturée par les conflits du siècle dernier.

Un bruit de bouchon de champagne claque en l’air. Sur fond de ciel blanc et gris, un « Joyeux anniversaire Katja » s’élève du bas-côté. Ses parents ont fait une trentaine de kilomètres dans la campagne allemande avant de garer leur auto au pied d’un panneau bleu cerné d’étoiles d’or, celui du passage avec la France, où elle habite avec son copain. « Ça fait des mois qu’on ne s’était pas vu, qu’on est bloqué de chaque côté de cette maudite frontière », raconte la jeune femme, une coupe à la main. 

De l’autre côté de la butte de Walschbronn, de nouveau un point de passage. Un autre grand-père bafouille les quelques mots qu’il connaît en français. À l’arrière de son break, plaque d’immatriculation allemande, un ours en peluche géant attend sa petite-fille. Un an sans embrassade, elle mérite bien un Teddy Bear. Comme Katja et ses parents, le grand-père et sa petite-fille disparaîtront dans un soupir. Celui de la séparation, de la route du retour vers la Sarre pour les uns, celui du couvre-feu hexagonal pour les autres. 

Les abords de la Moselle regorgent de familles séparées depuis un an, de travailleurs frontaliers, de soignants et d’écoliers binationaux, tous privés d’une partie de leur vie, coupée à la hache par une frontière qu’on avait fini par oublier avec les années.

Katja, au premier plan, déguste son champagne d’anniversaire avec ses parents et son copain.

 La plaie s’est rouverte il y a un an, pour contenir une épidémie de coronavirus dont personne ne connaissait alors grand chose. Une rumeur faite de mesures sanitaires renforcées court déjà depuis quelques jours lorsque, le 15 mars 2020, Berlin ferme ses 450 kilomètres de frontière (dont un tiers borde la Moselle) avec la France. Quatre jours plus tôt, la région Grand-Est, qui compte la plupart des clusters répertoriés en France, virait au rouge. Une nouvelle zone « risikogebiete » (à risque) d’après la liste de l’institut Robert-Koch, l’autorité sanitaire allemande, comme le sont alors la Chine, la Corée du Sud et l’Iran.

La région limitrophe de la Sarre a déjà verrouillé ses points de passage. Côté allemand, la situation n’est pas fameuse. Le district de Sarrebrücken, à la frontière, est le plus infecté du pays. Scène inimaginable ne serait-ce qu’une semaine plus tôt, le ministre-président du Länder et son secrétaire d’État à la santé enchaînent les directs sur les chaînes d’infos 24/24. « Évitez à tout prix » la France, répètent-ils, « pas même pour faire du shopping ». Trains, trams et bus frontaliers sont à l’arrêt. Les douanes suspendent leur coopération. Les Français sont priés de rester chez eux, motifs impérieux ou pas.

Jets d’oeufs et croix gammées

Une réunion s’organise en urgence à la mairie de Sturzelbronn, près de Bitche. Guillaume Krause,  le maire de cette bourgade d’une centaine d’âmes s’en souvient, son portable n’arrêtait pas de vibrer. Des messages à la pelle, rapportant des cas d’« accrochages » avec des Allemands depuis l’entrée en vigueur des mesures: pneus crevés, caisses rayées, insultes, et même plusieurs clients sortis par la force de magasins. « Ils ont été repérés parce qu’ils parlaient français », rapporte un adjoint présent à la réunion.

Le « pays couvert », cette partie à l’extrême-est de la Moselle, porte bien son nom. La plupart des points de passage du ban communal de Sturzelbronn se situent en pleine forêt. Des sentiers boueux, des layons rectilignes, et encore, quand il y en a. « Impossible à contrôler. La gendarmerie, c’est loin », remarque un gars du coin, qui n’a cessé de s’y balader pendant le premier confinement, malgré l’interdiction préfectorale. Ça n’a pas empêché les voisins allemands de barrer le chemin de chaînes, histoire de mettre en garde les candidats au passage.

Le compte exact ? Personne ne l’a. Des centaines d’actes isolés remontent aux oreilles des élus frontaliers. Impossible à relier les uns aux autres par autre chose que la peur, contagieuse, du « virus français ». Guillaume Krause décide de contacter « les autorités » : préfecture, députés, sénateurs, et, si son adjoint trouve une adresse email, pourquoi pas le gouvernement. « Je comprends que les Allemands veuillent protéger leur pays, mais être traités comme des pestiférés, ce n’est pas possible. »

Guillaume Krause, maire de Sturzelbronn depuis 2014.
Une route frontalière près que ce village d’une centaine d’habitants.

Sur les groupes Facebook et WhatsApp d’échanges de bons plans entre Mosellans, ces témoignages trouvent un écho démesuré. Certains en rajoutent, d’autres ne se souviennent plus qui leur a raconté telle histoire. « Une bande de boches m’a traité de sale français ce matin, soutient l’un d’eux. Je suis sûr que c’était des gars de l’AfD (parti d’extrême-droite allemand, ndlr). »

« Ça a tout d’un emballement, tempère Guillaume Krause, le maire. Mais il faut bien dire que ça repose sur un sentiment général de mépris à l’égard des Français. » Son adjoint renchérit: « Tous les Allemands ne sont pas comme ça bien sûr. Dès qu’on s’éloigne de la frontière, c’est différent, les gens s’en fichent pas mal qu’on soit Français ou Allemand. Ici, ce sont des rivalités de clocher en quelque sorte. Ajoutez à cela, le poids de l’histoire, ça devient explosif. »

On est loin d’un retour des casemates et de la ligne Maginot, mais dans les mentalités du coin, c’est tout comme. Une déclaration de guerre pour certains, soixante-quinze ans après la fin de la dernière. Qui dit guerre, dit représailles, qui ne se sont pas faites priées. Les croix gammées font leur retour, dessinées par des petits malins côté Français. Sous le pont d’une quatre-voies séparant les deux pays, au verso d’un panneau sens interdit ou encore sur un chêne qui a ses racines des deux côtés de la frontière. « Ça va beaucoup plus loin que les provocations habituelles de jeunes ou d’identitaires isolés. Là c’est du jamais vu », note un képi bleu d’une gendarmerie frontalière, qui constate une hausse des graffitis anti-allemands depuis le printemps dernier.

Manu devant son établissement de la Bremendell, à quelques dizaines de mètres de la frontière avec l’Allemagne.

Personne ne se rend par hasard à la Bremendell, un lieu-dit enfoncé sous les aulnes, à l’écart de Sturzelbronn. C’est un lieu de passage, un bord de route forestière débouchant sur la Rhénanie-Palatinat, la région allemande voisine, où Manu tient lieu de garde frontière. Ce restaurateur gère, en plus de son zinc, un relais postal, un camping et une cave à vin. Un business prospère à l’arrêt pendant le premier confinement, tant il dépend du défilé habituel des Allemands, venus se payer un litre, savourer un couscous, ou les deux à la fois. 

Claquemuré par ce « maudit Covid », Manu comptait sur ses livraisons de vin côté allemand — une dérogation autorisée à l’interdiction de traverser la frontière — histoire d’arrondir les fins de mois. « J’avais tous les papiers en règle, assure-t-il, résigné. Mais j’ai vite compris que je n’étais pas le bienvenu. » Une fois de l’autre côté, il devient la cible d’insultes, l’intimant de ne plus revenir sur le sol allemand. À cinq reprises, il est contraint de déblayer des branchages lui barrant la route. Un soir, son client — un habitué, « un ami presque » — lui fait faire le tour du pâté de maisons et passer par une porte dérobée pour éviter que ses voisins le voient « en compagnie d’un Français ».

Les tensions du printemps dernier ne sont jamais retombées, malgré les déconfinements successifs. Une partie de sa clientèle n’a jamais remis un pied de ce côté ci de la forêt. Le camping de Manu a toujours accueilli 90% d’Allemands l’été, mais cette année, le farniente en Moselle avait un goût amer: à plusieurs reprises, des clients ont « reçu » les Allemands avec une blague sur Hitler. Un couple a même été obligé de quitter son établissement de la Bremendell à la demande, insistante, de deux Français. « Il y avait une tension palpable, confirme Manu. Ça venait de gens très différents. Même les notables du coin sont rancuniers envers les Allemands. Faut dire qu’ils n’y sont pas allés de main morte avec nous. »

Le camping de Sturzelbronn, tenu par Manu et sa femme, est rempli à 90% de touristes allemands les étés.

Usines fermées, mauvais traitements et chômage partiel

En première ligne, les « navetteurs », ces 19 000 travailleurs frontaliers qui embauchent côté allemand aux heures pendulaires. Face à la hausse des contaminations côté français, une majorité d’entreprises leur ont vite fermé la porte en Sarre, une région industrielle bourrée d’usines à salariés peu qualifiés. 

Celles de Ford, à Sarrelouis, tourne au ralenti. Un seul poste de travail au lieu de deux sur la chaîne de production. La direction de John Deere, qui assemble là-bas des machines agricoles, exige à ses employés français de ne plus se présenter au travail à partir du 12 mars 2020. Durant ces jours qui précédent l’entrée en vigueur du premier confinement, s’engouffre dans la région un vent de panique que la commission du Sénat sur la crise sanitaire, à Paris, baptisera « la période déconcertante ».

L’usine ZF de Saarbrücken, fermée aux Français pendant trois mois.
Renaud, l’un des salariés, vit juste de l’autre côté de la frontière.
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Une boîte de vitesse produite par ZF. (©DR)

Quand son badge pour pénétrer dans l’une des deux halles de l’usine est désactivé, un matin comme un autre mi-mars 2020, Renaud croit d’abord à une erreur. « Je suis allé demander au gardien s’il y avait un problème, se souvient cet ouvrier aux 25 ans de carrière chez ZF, un fabricant de boîtes de vitesse. Et c’est là que j’ai appris qu’on avait plus le droit de venir travailler. » Le millier de Français que compte l’usine restera au chômage forcé trois mois. Les 8000 autres employés, Allemands eux, continueront à un rythme habituel.

Renaud n’a pas sa langue dans sa poche comme il dit. « Donnez-moi les rênes du pouvoir et je creuse un trou au milieu de l’Europe pour faire disparaître l’Allemagne. » Sa rancoeur contre le « diktat » d’Angela Merkel, contre le gouvernement et ses scientifiques, contre l’épidémie, tout ça lui monte à la tête depuis quelques mois. Les derniers « n’ont pas été faciles », reconnaît-il dans un sourire serré. Un souvenir du confinement sans ses trois-huit et ses joues tirent sur le rouge. Il y a bien eu les aides, garanties de toucher 90% de son salaire, mais « qu’est-ce que c’est 90% quand on touche 1800 euros les bons mois ? » 

Quatre ans qu’il se réveille tous les matins en périphérie d’une ZAC frontalière, dans une maison en travaux. Et encore. Un grand mot pour résumer des murs de briques, des bâches jaunies en guise de fenêtres et des câbles courant partout pour brancher son chauffage d’appoint. « 10% c’est beaucoup dans ma situation », une somme qu’il aurait bien claqué à finir le chantier. « Plusieurs collègues m’ont envoyé des messages pour s’excuser, me dire qu’ils ne voulaient pas que ces incidents gâchent notre amitié ». Ça l’a touché.

Alice n’a pas eu cette chance. Cette « bi », du nom donné aux 6 000 allemands résidant en France mais travaillant en Allemagne, habite juste à côté du poste frontière de la Brême d’Or. Au printemps dernier, son mari a été la cible de jets de tomates sur un parking de supermarché. « Les gens ont vu sa plaque d’immatriculation. Ils sont devenus fous, explique-t-elle. J’espérais qu’en en parlant avec mes amis allemands ils comprennent notre situation. Mais ils n’ont rien voulu entendre. Avec ces histoires j’ai perdu des amis. »

Alice vit côté français. Sa fille n’a même jamais habité en Allemagne.

Comme tout le monde, Arsène Schmitt, président du Comité de défense des travailleurs frontaliers, a cru que l’affolement ne durerait pas. Jusqu’à ce que sa boîte mail soit inondée par une centaine de messages de plaintes chaque matin. « Je pensais que les gens me racontaient des histoires au début, se souvient-il. Ce n’est pas juste que les frontaliers n’ont pas pu aller travailler. La pandémie a été une excuse pour les discriminer. » Depuis mars, il a perdu le compte du nombre de salariés insultés par leurs collègues allemands ou mis à l’écart par leur direction. 

Comme cette Française qui n’a plus croisée ses collègues allemands avant septembre dernier. Son employeur, une entreprise de fabrication de chaussures, a aménagé les horaires des employés dès la mise en quarantaine de l’Italie, début mars. Allemands le matin, Français l’après-midi. « Je veux bien qu’on évite les contacts. Mais aucune étude sanitaire n’a dit que les Français étaient plus contagieux que les autres. » 

La poignée d’usines restées ouvertes pendant le confinement n’autorisait pas les Français à sortir prendre l’air avant d’avoir terminé leur journée. Il passeront la pause déjeuner enfermés dans une salle, là où leurs collègues allemands avaient le choix entre un casse-croûte dehors ou un casse-croûte à l’intérieur. Après tout, il fait beau, le printemps est là. 

L’entrée du Comité de défense des travailleurs frontaliers, à Sarreguemines.
Arsène Schmitt, président de l’association qui revendique 16 000 adhérents.

L’inquiétude d’Arsène Schmitt n’est jamais retombée depuis « les incidents ». Début mars 2021, la Moselle a de nouveau été placée en zone à risque par Berlin. Un test PCR s’impose aux frontaliers toutes les 48 heures. Résultat, les pharmacies et les centres de dépistages ont vite été pris d’assaut. 

Une situation qu’est venu constater le secrétaire d’Etat chargé de l’Europe, Clément Beaune, à la mi-mars. « Je lui ai dit au ministre, qui se félicitait que des centres de tests soient mis en place: venez avec moi faire la queue avant d’aller travailler, insiste le président du Comité de défense. Vous allez voir ce que ça fait d’être frontalier aujourd’hui. »

Les traces de son combat sont épinglées sur un tableau en liège, à l’entrée du local de l’association. Un bureau pas plus grand qu’une alcôve, où s’enchaînent les 16 000 adhérents à longueur de journée pour évoquer leur cas. Arsène Schmitt n’a pas attendu la pandémie pour dénoncer les « attaques » contre le statut de frontalier, créé après la Seconde Guerre mondiale pour relancer l’économie, exsangue, d’une Allemagne détruite. « Les frontaliers, quand ils sont placés en chômage partiel, subissent une double imposition, c’est la double peine », rappelle-t-il. Pour sûr, cet épisode laissera des traces, « c’est le lien franco-allemand qui est à vif là », selon lui. 

Frontières invisibles et amitié France-Allemagne

Les homologues allemands, de l’autre côté de la ligne de démarcation, ont vite été prévenus des « incidents ». La plupart ont fait part de leur « tristesse » face à de telles histoires. Le maire de Saarbrücken a même été contraint de publier un communiqué dès le 10 avril 2020 appelant ses administrés au calme. « Nos voisins français ont besoin d’aide. Ils ne devraient pas voir des barrières se dresser sur leur chemin, écrit-il. Ces actes montrent qu’il n’y a pas assez de Sarrois en responsabilité à Berlin. »

L’animosité qui ressurgit est bien souvent dépourvue de haine ou de nostalgie de la guerre. Elle semble davantage le résultat implacable de décisions politiques centralisées : celle de croire que les frontières arrêtent un virus, que le voisin est plus contagieux. « C’est fou comment la xénophobie revient si vite, s’étonne Nicole Trisse, députée (LREM) de Moselle. Les élus locaux allemands voyaient bien que cette fermeture n’était pas jouable, c’est Berlin qui croyait que nous, les Mosellans, on avait le virus et qui a exigé ces mesures. D’ailleurs, les contrôles allemands étaient faits par la police fédérale, et non par la police locale. »

Loin de l’Europe des tracts et des discours, les gens de la frontière la pratiquent au quotidien. « À Paris et Berlin, l’amitié franco-allemande c’est un concept un peu flou, ils ont découvert ce qu’est un territoire frontalier durant cette crise », retient un autre élu, qui juge « impensable » de respecter les canons réglementaires venus des deux capitales.

Dimitri, 17 ans, habite à deux pas de la frontière. Le confinement, pour lui, “ç’a surtout voulu dire essence et clopes plus chères”, ne pouvant les acheter en Allemagne. (Gauche) Avec des amis, ils regardent la frontière du haut d’un terril, terrain de jeu idéal pour leurs motos.

Tous les Mosellans ne sont pas sur le pied de guerre, loin de là. Il suffit de quitter la bordure frontalière. À Falck, à quelques kilomètres de la ligne de démarcation, dans les terres, le patron d’un café n’en avait d’ailleurs jamais entendu parlé de ces « incidents »

Du côté de l’axe Metz-Thionville et jusqu’au Luxembourg, le rapport aux frontières n’est pas le même. Le nord du département envoie davantage de travailleurs qualifiés dans les services « au Lux’ », comme on dit ici, la banque ou les assurances du grand duché. Des secteurs où le télétravail s’est imposé, sans passage quotidien frontalier, ni tension.

Parfois, la délimitation tient plus du folklore que d’une vraie démarcation. En mars 2020, le Freundschaftsbrücke, le pont de l’amitié qui enjambe la Saar entre Grosbliederstroff et Kleinblittersdorf, deux villages qui ne faisaient qu’un jusqu’à Napoléon, a dû être symboliquement coupé en deux. Quid de l’île à mi-chemin ? Personne n’a jamais su. Les Français autant que les Allemands pouvaient s’y rendre pendant le premier confinement et s’y promener. Mais passer de l’autre côté, interdit. Un ruban rouge et blanc faisait office de sentinelle.

Le célèbre Pont de l’amitié de l’amitié qui enjambe la Saar entre Grosbliederstroff et Kleinblittersdorf.

En Moselle, on compte quatre villages traversés par la frontière, ouverte aux quatre vents, dont celui de Gertrude, 90 ans. Elle la franchit tous les jours, mais à tâtons. Non par peur des patrouilles de la police aux frontières, mais les rhumatismes et le déambulateur l’ont ralentie avec les années. 

À Leidingen, où elle habite depuis un demi-siècle avec son mari, on ne peut pas faire plus proche de l’Allemagne. Elle est une voisine, de l’autre côté de la rue. Les numéros impairs sur les boîtes aux lettres valent pour le côté allemand, les numéros pairs sont français. Les deux maires du village l’ont d’ailleurs nommée « rue de la frontière »; c’est malin, personne ne s’y trompe.

« Comment voulez-vous que la frontière soit fermée ici ? résume Gertrude, menton relevée sous son masque chirurgical. Je vais pas m’empêcher de donner du lait au voisin par prétexte qu’il serait allemand. » Dans le bourg, les fanions de l’équipe de football de Munich sont accrochés sur les rétros des voitures françaises, les passants donnent du « Bonjour » en réponse à un « Hallo ». Même pendant le premier confinement, les deux boulangers ont continué leurs tournées malgré les restrictions, les Français achetant à l’Allemand, et inversement. 

Gertrude, 90 ans, vit dans la maison en arrière-plan à gauche. De l’autre côté de la “rue de la frontière” (ou “rue neutre”), ses voisins habitent en Allemagne. 

« Chez nous, c’est du concret. Aussi simple que d’aller faire ses courses ou faire une partie de chasse. Alors forcément ce genre de crise, c’est nous qui trinquons », souffle un habitant de Sturzelbronn. Chaque année, les habitants de cette partie du nord des Vosges profitent des beaux jours pour chasser le sanglier. Un rabattage conjoint avec les voisins allemands qui remonte à tellement loin qu’on a fini par arrêter de compter le nombre d’éditions. 

« Cette année, pour ne pas l’annuler, il a fallu l’organiser chacun de son côté. On se parlait par téléphone, c’est tout. Interdiction de se croiser alors qu’on chassait les mêmes bêtes », regrette Guillaume Krause, le maire. Le traditionnel repas de fin de battue a même été annulé.

« Ils nous bassinent avec l’Europe toute la journée. Et il a fallu un virus pour tout casser, l’amitié, la coordination, tout ça, constate l’adjoint au maire de Sturzelbronn. Va bien falloir recoller les morceaux, ça prendra du temps, mais on n’a pas le choix nous, on est au bord de la frontière. » Il prend le temps de compter, de tête: « Attends, ça fait combien de temps la guerre déjà ? 70… Non, 75 ans qu’on vit ensemble maintenant. Tu te rends compte ? »

Un reste des rubans accrochés par la police allemande pour verrouiller la frontière en mars 2020. (Crédits: Thomas Guichard pour toutes les photos)