Vallée de Chamonix, Haute-Savoie

Depuis les Alpes, le réchauffement climatique à hauteur d’homme

Un avant-goût amer. Les Alpes se sont réchauffées de 2,4 degrés depuis 1900. C’est deux fois plus qu’en plaine. La montagne s’écroule. Les alpages s’assèchent. Les contradictions politiques sont exacerbées. Récits et reportages à 1035 mètres d’altitude, auprès des guides, des éleveurs et des élus municipaux déjà affectés par la crise climatique. Textes et illustrations Antoine Beau.

Épisode 1

Épisode 2

Épisode 3

Récit, publié le 12 mars 2021

«La nouvelle génération n’a pas pratiqué la même montagne»: regards croisés de guides sur le Mont-Blanc

 Rongé par le réchauffement climatique, l’environnement de travail des guides de haute montagne se dérobe année après année.

Juin 2005. Le guide de haute-montagne Olivier Greber déjeune au soleil. Soudain, sa vaisselle tremble. Chamonix vibre. Pendant quelques minutes, la vallée se voile de poussière. 292 000 m³ de granit viennent de s’écrouler du pic des Drus. La falaise hurle. Mythique, ce sommet culminant à 3754 mètres d’altitude ne s’offre qu’aux meilleurs alpinistes de la vallée. Walter Bonatti réussit cet exploit le premier, en 1955. Le rocher qui s’est écrasé porte son nom. «Le pilier Bonatti s’est suicidé», «la légende s’est effondrée», répète-t-on en contrebas.

Yves Ballu, historien de la montagne parlait des Drus comme deux sentinelles, immuables. Du pilier Bonatti, il ne reste aujourd’hui qu’une marque grisâtre, visible depuis la ville.  «Impressionnant», souffle Olivier Greber, casquette anglaise vissée sur la tête. Seize ans après, le souvenir est toujours gravé dans sa mémoire. L’événement traumatise la vallée. C’est l’histoire de l’alpinisme qui disparaît.  «Il y a les Drus avant 2005 et les Drus après 2005», regrette Daniel Rodrigues, jeune directeur de la compagnie des guides. A l’époque, il n’est même pas diplômé. Sa carrière débute un an après l’écroulement. Le professionnel ne posera jamais ses mains sur cette voie, disparue du jour au lendemain.

Les voies d’alpinisme disparaissent, le manteau neigeux se fragilise, les saisons se dérèglent. En activité depuis 1984, Olivier Greber a pris conscience des conséquences du réchauffement climatique à force d’arpenter ces sommets dévisagés. Le soixantenaire préside la compagnie des guides de Chamonix, la plus ancienne du monde. Son expérience aiguille les décisions de l’organisme, dirigé par Daniel Rodrigues, 33 ans. Diplômé depuis 10 ans, ce guide a toujours connu un environnement de travail qui se dérobe sous ses crampons. Ces amoureux de la montagne sont les premières victimes d’un réchauffement climatique qu’ils entretiennent malgré eux. Leurs témoignages se font les échos d’une montagne blessée.

Le changement climatique ronge les falaisent alpines. Du pillier Bonatti sur le sommet des Drus, il ne reste qu'une marque grisâtre.
Du pilier Bonatti rongé par la chaleur, il ne reste qu’une marque grise, visible de Chamonix, samedi 13 mars. Photo Antoine Beau

Car la montagne dévisse de plus en plus souvent. 2011, les Drus. 2015, Aiguille du Tacul. 2018, glacier de Taconnaz. «Que reste-t-il des 100 de Gaston Rebuffat?», pointe une guide de la vallée. Bible des alpinistes, l’ouvrage qu’elle évoque date de 1973, et recense les plus belles courses du massif du Mont-Blanc. Selon une étude de l’université Savoie-Mont-Blanc, 93 d’entre-elles sont dans un état détérioré.

«Les éboulements suivent la courbe des températures», explique Ludovic Ravenel, géomorphologue en plus de sa casquette de guide. En altitude, la glace cimente les parois rocheuses, en comblant ses interstices. Le réchauffement climatique lime cette fine couche gelée en permanence, appelée permafrost. La glace se déchire. La roche s’effrite, se fragilise et s’écroule, principalement l’été. La canicule de 2005 a achevé le pilier Bonatti, fragilisé par ce phénomène. Ludovic Ravenel juxtapose les clichés des alpinistes et les mesures au laser pour retracer l’évolution des falaises alpines. Le réchauffement s’accélère depuis 1990. «Le nombre d’écroulements a explosé sur la même période», indique le chercheur.

De grandes plaies brunes, faites de terre et de roche

Olivier Greber devient guide à cette époque, en 1984. «1900, pas 1800», sourit le sexagénaire. «Quand j’ai débuté, le climat n’était pas un sujet aussi brûlant que maintenant», glisse le montagnard. Dans les années 1980, il travaille souvent sur le bas du glacier des Bossons, à l’entrée de Chamonix. Il marche une dizaine de minutes, après s’être garé. Les apprentis alpinistes s’habituent aux crampons sur ce plat, avant la haute montagne. Année après année, la glace s’amincit et se morcèle. «Je me suis aperçu du réchauffement climatique en regardant le glacier fondre. Il est devenu plus dangereux. Beaucoup de séracs [ndlr, de grosses tours de glaces] s’effondraient sur le plat», se remémore le président de la compagnie des guides. Aujourd’hui Olivier Greber se rend beaucoup plus haut. L’endroit où les débutants pratiquaient l’école de glace n’existe plus. Daniel Rodrigues, lui, ne l’a jamais connu.

Désormais, l’école de glace se fait majoritairement sur la Mer de Glace. Long de sept kilomètres, c’est le plus grand glacier français. Meurtri, lui aussi. Tannées par le réchauffement climatique, la glace et la neige laissent de grandes plaies brunes, faites de terre et de roche. Elles absorbent les rayons du soleil au lieu de les renvoyer dans l’atmosphère. Le sol emmagasine la chaleur au lieu de la disperser. A cause de ce phénomène, la crise climatique frappe deux fois plus fort qu’ailleurs en France. La température moyenne a grimpé de 2,4 degrés Celsius depuis l’an 1900, selon une étude de l’observatoire Agate, parue en 2021. C’est deux fois plus qu’en plaine.

Pour se rendre au pied de la Mer de Glace, Daniel Rodrigues et Olivier Greber prennent le Montenvers. Le petit train rouge, cubique, est une attraction, tout autant que l’édifice de glace. Plus ancienne infrastructure de tourisme de la vallée, il serpente le long des aiguilles de Chamonix, ces sommets dressés devant le Mont-Blanc. Terminus : 1913 mètres d’altitude. Les deux guides franchissent ensuite plus de 500 marches pour se rendre au niveau de la grotte de glace, une alcôve visitable au cœur du glacier. Dans les années 80, il suffisait de descendre quelques échelles, l’équivalent d’une vingtaine de marches, se souvient l’aîné.

Construit en 1909, le train du Montenvers relie Chamonix à la Mer de Glace, glacier devenu à force de fondre témoin du réchauffement climatique. Photo Antoine Beau.

 «Le réchauffement climatique est une calamité. Depuis 10 ans, on emmène un tiers de clients en moins »

Daniel Rodrigues, 33 ans. Directeur de la compagnie des guides.
A cause des écroulements, l’alpinisme se pratique désormais de mai à juillet. Il y a 30 ans, la pleine saison était en aout. Photo Antoine Beau.

Le réchauffement climatique frappe surtout l’été à Chamonix. En août 2018, l’année la plus chaude jamais enregistrée, le patron de la marque de matériel de montagne Simond meurt, emporté par une falaise. Son guide survit. Quatre jours plus tard, trois Italiens chevronnés décèdent dans les mêmes circonstances. Août donne des sueurs froides aux guides. Les fenêtres optimales pour tutoyer les cimes se tarissent: «Le réchauffement climatique est une calamité. Depuis dix ans on emmène un tiers de clients en moins, car la saison est plus courte. On s’arrête fin juillet, après les courses sont trop risquées», s’alarme le directeur de la compagnie des guides, convaincu que son métier est en voie de disparition. Le montagnard n’a jamais connu de saisons d’été complètes. Trop risquée, la saison estivale s’est aussi déplacée dans l’année. Elle commence désormais en mai.

L’été 2020 fait figure d’exception. Les nuits sont froides. Les conditions sont très bonnes, même début août. «Les jeunes n’en croyaient pas leurs yeux. C’était impossible pour eux d’envisager d’emmener des clients aussi tard dans l’année», s’étonne Olivier Greber. Il réalise que la nouvelle génération n’a pas pratiqué la même montagne que la sienne. De quoi être nostalgique des générations passées? «Les choses évoluent», répond le doyen. Il a pourtant arpenté une montagne plus sûre. Son directeur, Daniel Rodrigues, assure que la montagne qu’il a reçue lui convient malgré tout. De toute façon, il est trop tard pour avoir des regrets. «La population montagnarde n’est plus dans la tristesse, mais dans la recherche de nouvelles pratiques», affirme le trentenaire.

Les sommets changent, les guides aussi

Les sommets changent, les guides aussi. Daniel Rodrigues et Olivier Greber réduisent leurs déplacements à l’étranger. «A l’origine, nous sommes des voyageurs constamment attirés par des massifs inexplorés, mais prendre l’avion tous les quatre matins pour aller faire du ski sur d’autres massifs, c’est un non-sens.», s’écrit Daniel. Olivier confirme ce qu’il croit être une tendance: «Je vois beaucoup de guides de ma génération faire de même», Les deux amis jurent prendre les transports en commun à Chamonix. Le métier est paradoxal. Daniel et Olivier sont des amoureux de la montagne et pourtant, en amenant des touristes sur les sommets, ils participent d’une certaine manière à leur dégradation.

Depuis quelques années, le Mont-Blanc croule en effet sous les déchets des touristes de haute montagne. Mais en accompagnant des grimpeurs vers les cimes, ils les sensibilisent aussi au drame qui se joue ici: «On ne passe pas une demi-journée sans parler du réchauffement climatique à nos clients», témoigne Daniel Rodrigues, qui se sent tout aussi coach sportif qu’éducateur à l’environnement. Ce rôle s’est imposé au fil des générations. Ne pas seulement faire découvrir la montagne, mais participer à protéger ses forêts, ses alpages, sa faune et sa flore. «30% des oiseaux chanteurs ont disparu. On ne vivra jamais les levers du jour en forêt comme l’ont vécu nos parents. Il faut que les gens le sachent», alerte le jeune Daniel. Olivier tente de dédramatiser : «Moi, je nourris les oiseaux avec des graines, alors je les entends toujours autant»

  Antoine Beau

Conscients de leur impact sur le climat, Oliver Greber et Daniel Rodrigues rechignent désormais à prendre l’avion pour découvrir d’autres massifs. Photo Antoine Beau.

Le recul du glacier d’argentière, à Chamonix, depuis 2005

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