Vallée de Chamonix, Haute-Savoie

Depuis les Alpes, le réchauffement climatique à hauteur d’homme

Un avant-goût amer. Les Alpes se sont réchauffées de 2,4 degrés depuis 1900. C’est deux fois plus qu’en plaine. La montagne s’écroule. Les alpages s’assèchent. Les contradictions politiques sont exacerbées. Récits et reportages à 1035 mètres d’altitude, auprès des guides, des éleveurs et des élus municipaux déjà affectés par la crise climatique. Textes et illustrations Antoine Beau.

Épisode 1

Épisode 2

Épisode 3

Reportage, publié le 19 mars 2021

« L’herbe pousse plus vite »: La chaleur, cadeau empoisonné pour les éleveurs de montagne

Le réchauffement climatique libère plus vite les alpages de leur manteau d’hiver. Une bonne nouvelle en apparence pour les éleveurs qui dépensent moins en foin, mais à long terme, ils s’exposent de plus en plus à la canicule et à une météo imprévisible d’une année à l’autre.

Nue depuis quelques semaines, l’herbe dégouline. Poisseuse. Jaunâtre. En cette mi-mars à Vallorcine, les terrains à foin ne sont pas tout à fait secs. Quelques taches blanches résistent, ça et là. Rien à voir avec le grand manteau étouffant qui habille l’hiver à 1400 mètres d’altitude. Après un début d’année particulièrement froid, un brusque redoux a déneigé les plaines de montagnes et délié les langues des anciens de la vallée. «Les vieux n’en reviennent pas», se moque Patrick Ancey, autrefois maire de ce village de 400 habitants. A 65 ans, lui non plus n’en mène pas large. D’ordinaire, des températures qui flirtent avec la dizaine de degrés, cela n’arrive qu’en mai. «On dit que le climat se dérègle. Je le vois depuis ma ferme. Un peu plus et cette année j’emmenais les vaches brouter l’herbe dans les alpages en février», ricane le Vallorcin.

Véritables sentinelles d’une montagne bouleversée par le changement climatique, les paysans alpins assistent à un mirage. De plus en plus tôt chaque année, la chaleur et les rayons du soleil déshabillent les alpages. L’herbe se redresse, libérée du poids de la neige. Les brins verdissent et s’étirent avant qu’une horde de bovidés affamés ne les ingèrent. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les éleveurs sont tentés de se réjouir du raccourcissement de l’hiver. L’herbe des alpages est gratuite alors que le fourrage coûte cher. En réalité, la crise climatique est loin d’être une aubaine. Le regel et la canicule rongent de plus en plus fréquemment les pâtures et jouent avec les nerfs des paysans.

Pour pouvoir monter en alpage nourrir les bêtes, la neige doit fondre entièrement. À Vallorcine — littéralement, “la Vallée des Ours” — cela se produit de plus en plus tôt. Patrick Ancey ouvre les portes de son étable en juin. Ses huit Hérens — des vaches noires laitières, originaires des Alpes – passent l’hiver sous un abri de tôle coincé entre deux couloirs d’avalanche. Quand le moment est venu, les bovidés frappent le sol nerveusement, puis s’élancent. Elles avalent à la hâte les 750 mètres qui les séparent de l’alpage de Loriaz. Là-haut, à 2200 mètres d’altitude, elles espèrent brouter de l’herbe humide, «à la fraiche». L’éleveur les suit, sans que ses 65 ans et sa carrure imposante ne ralentissent sa transhumance.

La vallée des ours s’est réchauffée

Depuis sa ferme à Vallorcine, Patrick Ancey voit l’herbe pousser plus vite, une conséquence inattendue du réchauffement climatique. Photo Antoine Beau

«Le village a gagné un mois de transhumance. Quand j’étais enfant, mes parents ne montaient jamais avant mi-juillet», se remémore Patrick Ancey, en pointant une vieille bâtisse. Le paysan est né là, dans le lit de famille, à 300 mètres de la ferme où il vit désormais. Enfant, il tombe tout de suite amoureux des quelques animaux que possèdent ses parents. Les Vallorcins ont pratiqué l’élevage communautaire jusqu’en 1964, se répartissant les bêtes en fonction de la richesse de chacun. Un moyen de se garantir du lait et de la viande pour affronter les hivers à 1400 mètres d’altitude. «Quand le froid venait, il restait. Quatre ou cinq mètres de neige tombaient de Toussaint jusqu’à Pâques», souligne le Vallorcin. A l’époque, ce ciment blanc emmurait très fréquemment l’unique route qui serpente à travers le village, grand d’une centaine de maison. Depuis, les engins de déneigement se sont perfectionnés et la Vallée des Ours s’est réchauffée.

Les données météorologiques confirment les souvenirs de Patrick. Dans les Alpes, il fait en moyenne 2,4 degrés de plus qu’il y a 120 ans, selon une étude de l’observatoire Agate, parue le 25 février 2021. Depuis 1984, la température moyenne annuelle n’est plus une fois redescendue en dessous de 0°C, alors que jusqu’en 1945, c’était l’inverse. Pas une seule moyenne positive sur les registres. «Le réchauffement climatique, ça fait un moment qu’il faut y penser», s’enfle Patrick, fier d’avoir cru très tôt à ce phénomène. Plus jeune, il a travaillé quelques mois pour le parc national des Ecrins, dans les Alpes du Sud. Il a appris à déchiffrer la montagne aux côtés de scientifiques, spécialistes de l’environnement.

«Artisanale-évoluée», l’activité de Patrick Ancey dépend directement de la météo et du climat. A la mort de son père en 1994, il reprend l’exploitation familiale pour faire de la Tomme et du Reblochon. Il investit dans un tracteur et une petite machine à traire et embauche une employée pour l’aider. «Mon fromage n’est pas bio, il est naturel», répète-t-il, les pieds dans le foin. Chez lui, on n’enlève pas les chaussures. De la terre sur le parquet? Aucun problème, «elle est de bonne composition», promet l’éleveur. La nourriture de ses bêtes vient principalement des terrains à côté de sa ferme et des alpages. Acheter du foin toute l’année n’est pas rentable, il compte sur la pousses des pâtures.

Moins de neige, plus d’économie

Dans la vallée, certains éleveurs haussent les épaules à l’idée du changement climatique. Pour le moment, l’altitude protège des très fortes chaleurs qui dévorent de plus en plus souvent les plaines. «On ne voit pas de conséquences négatives», assure un éleveur du côté de Chamonix, la commune star de la vallée. Pour s’y rendre depuis Vallorcine, il faut franchir le col des Montets, puis descendre pendant 20 minutes en voiture. Sur le marché, place du Mont-Blanc, une fermière avoue à demi-mots se sentir avantagée: «Le printemps est plus doux, l’herbe pousse plus vite», chuchote-t-elle, entre deux découpes de fromage.

Plus la neige fond, plus l’herbe pousse et moins les éleveurs dépensent. Patrick Ancey estime que sur les dix dernières années, il a réduit sa consommation de fourrage de 5% environ, grâce au réchauffement climatique. Mais il s’offusque quand il entend que la crise climatique est une bonne nouvelle. Une saison végétative plus longue n’est pas forcément plus facile pour les éleveurs. «Mes vaches broutent de l’herbe de plus en plus sèche. La qualité baisse», constate Jérôme Garcin, 40 ans, un éleveur du village des Houches, à l’entrée de la vallée de Chamonix.

Sur le marche à Chamonix, les éleveurs sont partagés concernant la dangerosité du réchauffement climatique car il apparait comme bénéfique pour les alpages. Photo Antoine Beau

 «Si ma source d’eau disparaît, je serai obligé de me débarrasser de ce terrain. Je ne peux pas monter des bidons là-haut »

Jérôme Garcin, 40 ans, éleveur aux Houches

Chaque année, Jérôme Garcin doit aller chercher plus haut la source d’eau qui abreuve ses vaches. Photo Antoine Beau

Jérôme Garcin se sent tout de même privilégié en altitude. Le Mont-Blanc, immense, se dresse face à sa ferme, où il élève 25 vaches, et quelques chèvres. Le quarantenaire ne tarit pas d’éloges pour ce paysage et les cadeaux qu’il lui offre. Comme Patrick, il tombe amoureux des animaux très jeunes. À quatre ans, il insiste pour aller à la ferme de ses voisins. Ces derniers lui filent un seau, pour l’occuper. Depuis, il ne l’a jamais lâché. «Nos terrains vont prendre de la valeur, quand en bas ils transpireront trop», s’enorgueillit l’éleveur. Si Chamonix a effectivement moins chaud qu’ailleurs, la canicule s’invite progressivement. En 2035, ces épisodes climatiques pourraient être trois fois plus fréquents qu’aujourd’hui, d’après les modélisations de l’espace Mont-Blanc. En 2050, la vallée devrait connaître 20 jours de canicule en moyenne, contre seulement deux aujourd’hui.

Certains étés, la chaleur donne déjà des sueurs froides. En altitude, les bêtes s’abreuvent grâce à de petits ruisseaux. Ceux de l’alpage de Charamillon (1800 mètres d’altitude), où Jérome Garcin emmène ses vaches, se tarissent brusquement, en 2019. Cet été-là, le quarantenaire grimpe à la recherche d’une solution. Plus haut, l’eau coule toujours, alors il tire des tuyaux et bricole une captation. Cette fois-ci, l’éleveur est tiré d’affaires. Ce souvenir le rend nerveux: «C’est inquiétant. J’ai l’impression que les étés sont de plus en plus secs. Si la source disparaît, je serai obligé de me débarrasser de ce terrain. Je ne peux pas monter des bidons là-haut», s’alarme le paysan.

Même constat pour Tom Scott, un autre éleveur des Houches. Ses vaches pâturent à l’alpage de La Pendant, au-dessus de Chamonix. «En juillet 2019, l’eau a manqué pendant trois semaines», s’inquiète le paysan. Lorsqu’il se rend compte de l’incident, il appelle l’un des propriétaires de l’alpage. «L’eau a toujours coulé», s’étrangle en retour Gérard Gafanesh, surpris lui aussi. Il se rend régulièrement sur place pour entretenir le site. Jusque dans les années 1950, La Pendant était alimenté en eau par un petit glacier du même nom. Il a totalement fondu.

«De l’eau, on en trouve toujours… les jours de pluie», précise Gérard Gafanesh. Le retraité connaît bien les questions hydriques dans la vallée. Il travaillait aux services techniques de Chamonix, dans la branche eau et assainissement. «La région est pleine de tranchées creusées par des ruisseaux aujourd’hui à sec», alerte le chamoniard.

A la merci du temps 

En altitude, l’eau est partout. Encore faut-il la trouver. Patrick Ancey, Jérôme Garcin, Tom Scott et Gérard Gafanesh habitent sous des réservoirs naturels de centaines de milliers de mètres cubes. Les glaciers remontent. Les sources aussi. A La Pendant, comme dans beaucoup d’alpages, ce sont désormais de petites flaques de neige récalcitrantes appelées névés qui alimentent les bêtes en eau. Quand elles fondent, les éleveurs sont à la merci des caprices du temps. Le ciel devient imprévisible. C’est une conséquence méconnue du réchauffement climatique. D’une année à l’autre, il peut faire très chaud ou très froid. Par moment, le fourrage manque, d’autres fois la montagne est plus clémente. Un yoyo difficile à encaisser pour de petits éleveurs.

«Aller à l’étable, c’est prévoir», grommelle Patrick, entre deux établis. A Vallorcine, sa ferme est en travaux. Le grand gaillard transforme son activité, en partie pour se prémunir des épisodes de canicule. Il agrandit sa ferme. Une vingtaine de chèvres vont s’y installer dans quelques mois. Il y a quatre ans, il a trouvé ses vaches hagardes, à cause de la chaleur. Elles s’étaient réfugiées sous les arbres de l’alpage de Loriaz. Le souvenir est douloureux. Patrick est particulièrement sensible à l’état de santé de ses bêtes. Il leur paye même des séances d’ostéopathie. «Les chèvres ont l’air de mieux supporter les temps secs. Elles se nourrissent plus facilement de tiges, de feuilles et de ronces», explique l’éleveur. Dans la vallée de Chamonix, le tourisme de montagne est de loin la principale source de revenus. Les paysans sont de moins en moins nombreux. Patrick sourit, l’œil rieur. Il veut faire d’une pierre, deux coups. S’il a pris des chèvres, c’est aussi pour attirer les touristes dans sa ferme. «Ils sont plus faciles à traire que les vaches».

  Antoine Beau

Patrick Ancey, à gauche et Jérôme Garcin à droite, deux éleveurs inquiets des conséquences du réchauffement climatique sur leur activité. Photo Antoine Beau

Le nombre de jours à plus de 25°C à Chamonix a quasiment doublé en 38 ans

Épisode 1

Épisode 2

Épisode 3

Depuis les Alpes, le réchauffement climatique à hauteur d’homme