Vallée de Chamonix, Haute-Savoie

Depuis les Alpes, le réchauffement climatique à hauteur d’homme

Un avant-goût amer. Les Alpes se sont réchauffées de 2,4 degrés depuis 1900. C’est deux fois plus qu’en plaine. La montagne s’écroule. Les alpages s’assèchent. Les contradictions politiques sont exacerbées. Récits et reportages à 1035 mètres d’altitude, auprès des guides, des éleveurs et des élus municipaux déjà affectés par la crise climatique. Textes et illustrations Antoine Beau.

Épisode 1

Épisode 2

Épisode 3

Récit, publié le 26 mars 2021

A Chamonix, les contradictions politiques exacerbées par réchauffement climatique

Déjà en prise avec la crise climatique, les élus et les habitants de la vallée sont tiraillés, entre la sauvegarde de la montagne et la préservation de ses revenus touristiques.

Au lieu d’être exemplaire, Chamonix est très souvent à la traîne sur l’écologie», s’offusque François-Xavier Laffin. Soulever les incohérences de sa ville est devenu sa nouvelle activité favorite depuis qu’il a été élu conseiller municipal en 2020. En séance, l’écologiste s’attaque aux moindres détails. Rares sont les jours où il quitte l’assemblée sans une question qui fâche. Le quinquagénaire prend son rôle de premier opposant très à cœur et tient à le faire savoir. Après chaque réunion, il se met en scène sur la page Facebook de son mouvement politique «Chamonix s’engage». La liste principale, étiquetée divers droites, y prend régulièrement pour son grade, trop timide sur les questions écologiques, selon lui. 

«On a de l’argent, une des vallées les plus belles au monde. La majorité aurait dû faire de notre ville un exemple», s’agace l’élu. Il se bat pour que Chamonix responsabilise ses vacanciers, réduise son impact climatique et montre l’exemple aux autres villes d’altitude. L’homme qui voudrait faire de Chamonix une ville écolo vit pourtant lui-même du tourisme, secteur responsable de 8% des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale. Depuis son agence immobilière au cœur des Alpes, François-Xavier Laffin incarne les contradictions d’une vallée tiraillée entre la sauvegarde de son environnement et la préservation de son gagne-pain.

A Chamonix, personne ne peut se soustraire à la crise climatique. «Le réchauffement ? Regardez autour de vous, il est partout ici», tonne un commerçant du centre ville, un samedi de mars. Place du marché, les sourcils se froncent, les regards se durcissent à l’évocation du climat. Le sujet crispe. En moyenne, le thermomètre affiche dans cette ville de montagne deux degrés de plus qu’il y a 120 ans. Deux fois plus marquée qu’en plaine, cette hausse des températures ronge le quotidien et l’environnement des 13 000 habitants de la vallée. Les Chamoniards voient les glaciers fondrent depuis leurs balcons. Autour d’eux, la montagne s’écroule, parfois sous leurs pieds à cause de la fonte du permafrost. L’été, les alpages s’assèchent, forçant les éleveurs à remonter toujours plus haut pour trouver des sources d’eau. La météo, impitoyable en montagne, devient imprévisible. Les saisons d’activités en extérieur se dérèglent et se raccourcissent. 

Des embouteillages à côté des glaciers qui reculent

Les glaciers servent de sablier grandeur nature, leur recul est un compte à rebours qui s’affiche en permanence dans la vallée de Chamonix. Photo Antoine Beau

«On attrape les conséquences du réchauffement climatique mais on y participe également», bougonne un agriculteur, derrière son étal à saucissons. Ici, personne n’ignore ce qui alimente ce réchauffement climatique. S’ajoutant aux camions de frets et au chauffage à bois, un tsunami de visiteurs engloutit la ville, deux fois par an. La capitale de l’alpinisme, un sport qui se pratique aussi l’été, déborde. Parfois des disputes éclatent pour une voiture de trop, garée sur une pelouse privée. «Nos visiteurs s’entassent dans des bouchons au départ de la vallée. L’image fait tâche à côté des glaciers qui reculent», abonde François-Xavier Laffin.

En 2020, le chef d’entreprise se présente aux élections municipales de Chamonix. Il veut redorer l’image de la ville et faire d’elle un modèle sur les questions écologiques : «Nous devons faire rayonner la qualité de cet environnement exceptionnel en lui accordant l’attention qui lui est due», écrit-il sur son site de campagne. L’ambitieux promoteur en appelle à la fierté chamoniarde, pour rendre la ville «plus innovante, plus écologique, plus visionnaire, plus engagée».

Ce message fait écho dans la vallée. Les Chamoniards vivent presque exclusivement du tourisme, une activité qui dès 1740 a façonné la ville. Difficile d’abandonner du jour au lendemain cette économie, sous prétexte qu’elle participe à détruire les joyaux de la vallée. Certains habitants sont tout de même convaincus que leur ville porte une responsabilité supplémentaire en matière écologique. «Les Chamoniards sont les plus touchés, face au réchauffement climatique, ils doivent être irréprochables. Ici ce n’est même pas écolo», grince un fromager, place du marché. Pour lui, la municipalité doit montrer la voie, avec une gestion touristique et un fonctionnement exemplaire.

Surfant sur cette rengaine, François-Xavier Laffin obtient en juin dernier 34 % des suffrages avec sa liste étiquetée écolo. Cinq verts débarquent au conseil municipal. Un exploit. D’ordinaire, le bleu règne à Chamonix. Le pied du Mont-Blanc est un fief de droite depuis plus de 40 ans. Depuis cette percée, certains électeurs grincent des dents. «Laffin écolo ? Promoteur surtout», souffle un guide de haute-montagne. Comme beaucoup de Chamoniards, François-Xavier Laffin exploite une montagne qu’il veut préserver. L’agent immobilier peine à convaincre en ayatollah vert. «Personne ne me croit, mais il n’y a pas que l’argent dans la vie», se défend l’intéressé, qui possède plusieurs complexes touristiques dans la vallée. Il s’offusque, répète que l’intérêt collectif passe avant les affaires. En vain, son étiquette de promoteur lui colle à la peau.

En alerte pollution, la neige arrivait par camions

«On a tous ce paradoxe en nous. Les Chamoniards veulent à la fois préserver la nature et en même temps, ils ont peur pour leur gagne-pain», résume Joël Didillon, ancien élu. Sous son impulsion, Chamonix est devenue la première ville de montagne à se doter d’un plan climat, en 2012. A cette époque, Joël Didillon se sent un peu seul dans son combat. Lutter contre le réchauffement climatique n’est pas la priorité économique de Chamonix, contrairement aux stations de moyenne montagne. Persistant l’hiver, le froid permet de produire de la neige facilement. Même si les températures augmentent vite, l’enneigement à plus de 1500 mètres d’altitude devrait être suffisant jusqu’en 2050, à minima. Et s’‘ils reculent, les glaciers ne disparaîtront pas entièrement. «Les touristes continueront à venir», résume un vendeur de miel, entre deux négociations en anglais. En cette mi-mars, les rues de la ville chantent, les accents se mélangent. Pourtant, les remontées mécaniques sont fermées à cause du Covid-19.

En 2011, Joël Didillon est premier adjoint à la mairie, deuxième de liste d’Eric Fournier, le maire actuel. L’ennemi le plus menaçant à l’époque, c’est la qualité de l’air. La ville subit d’intenses épisodes de pollution. La pratique du sport est déconseillée de plus en plus souvent. Un comble dans la capitale de l’alpinisme. Pourtant, la ville continue d’acheminer de la neige artificielle par camions entiers vers les différentes pistes de ski nordique de la vallée. En plein conseil municipal, l’ex-élu se fâche avec sa propre majorité, dénonce l’incongruence de cette situation et claque la porte. Joël Didillon n’a pas supporté ce tiraillement entre environnement et tourisme. «Maintenir le nombre de visiteurs sans détruire la nature, on ne sait pas faire», s’indigne l’ancien adjoint. 

« Limiter la pollution de l’air permet aussi de réduire les émissions de gaz à effet de serre. La prise de conscience chamoniarde s’est faite à partir de ce constat», relate Corinne Saltzmann. Cette consultante en développement durable a travaillé pour la collectivité de 2008 à 2013. En 2009, elle participe à l’organisation d’un week-end pour le climat, réunissant scientifiques et citoyens. Après avoir fait le bilan des émissions de gaz à effet de serre dans la vallée, Chamonix se concerte pour réduire sa participation au changement climatique. 184 mesures émergent, à échéance 2020. «Les projets ont été lancés mais il faut du temps pour les mettre en place. Les solutions adoptées répondent aux besoins spécifiques du territoire. Ce qui marche à Grenoble ou à La Grave ne marche pas forcément ici», explique la consultante. 

Aux dernières élections municipales, François-Xavier Laffin a obtenu 34% des suffrages. Photo Antoine Beau

 « Chamonix est un modèle réduit et exacerbé des contradictions imposées par le réchauffement climatique. Mais il n’y pas les gros méchants et les gentils qui veulent vivre. C’est plus compliqué.»

Hervé Villard, adjoint intercommunal à la transition écologique

Élu à la transition écologique de la vallée, Hervé Villard tente de trouver un compromis entre le tourisme et le respect de l’environnement. Photo Antoine Beau

En conseil municipal, François-Xavier Laffin répète inlassablement qu’il faut faire plus vite, plus ambitieux. Quitte à s’attirer les foudres d’Hervé Villard, adjoint à la transition écologique de la vallée. «Il ne me supporte pas. Il n’y a jamais eu d’opposition qui le mette devant ses contradictions. Je m’en fou du personnage, c’est la méthode qui ne va pas», lance le promoteur écolo.

Pourtant, celui qu’il appelle «le grand monsieur environnement» est loin d’être en désaccord avec lui. Hervé Villard pousse lui aussi pour que Chamonix soit exemplaire : «Nous devons bosser un peu plus. La question du réchauffement est brûlante à Chamonix», affirme-t-il, le vendredi 12 mars, devant une dizaine d’habitants de la vallée réunis dans la petite commune de Servoz pour installer des panneaux solaires sur leur toit. L’électricité générée sera redistribuée dans le réseau municipal, un moyen d’être exemplaire sur les questions énergétiques. 

Hervé Villard est convaincu qu’il faut chercher le consensus et l’implication des habitants pour avancer sur la crise climatique. «Chamonix est un modèle réduit et exacerbé des contradictions imposées par le réchauffement climatique. Mais il n’y a pas les gros méchants qui veulent faire de l’argent et les gentils qui veulent vivre. C’est plus compliqué que ça», prévient l’élu. Décrit par ses administrés comme pragmatique et discret, l’homme pèse ses mots, veille à ne froisser personne.

«Je ne veux pas être le Nicolas Hulot de Chamonix», répond Hervé Villard quand on l’accuse d’être trop conciliant. Monsieur Environnement connaît très bien ses dossiers, les enjeux sont trop complexe pour avancer tout seul, sans l’adhésion de la population. Avant d’arriver au conseil municipal en 2020, l’élu travaillait chez Atmos, un organisme de préservation de la qualité de l’air. Hervé Villard est tombé amoureux de l’environnement chamoniard et des questions écologiques, il y a 25 ans. Jeune étudiant en géographie à Grenoble à l’époque il débarque dans la vallée pour écrire un mémoire sur le réchauffement climatique et les forêts alpines. Conquis par le Mont-Blanc, il s’est installé dans la vallée et travaille désormais à la protéger, malgré la difficulté de la tâche qu’il lui a été confiée. 

EN perpétuelle recherche d’un compromis

La ville est perpétuellement à la recherche d’un compromis entre limitation du réchauffement climatique et contraintes locales. Ici, les solutions radicales ne sont pas viables. Interdire la traversée en voiture pour forcer les touristes à prendre le train et le bus ? Impossible. La vallée est un carrefour obligatoire pour rejoindre la Suisse et l’Italie. Développer un réseau de bus électrique ? La mairie a essayé, il y a 10 ans. «Les batteries électriques ne supportent pas le froid et les pentes, il a fallut se tourner vers d’autres alternatives», explique Corinne Saltzmann, la consultante en développement durable. Arrêter d’aller chercher des touristes à l’autre bout du monde ? L’office du tourisme ne fait plus de promotions sur les marchés éloignés mais rien n’empêche les autres acteurs locaux de casser les prix. Freiner le développement des remontées mécaniques ? La ville a cédé l’exploitation de la montagne à la compagnie du Mont-Blanc, qui elle, pousse pour rentabiliser le sport d’hiver. Hervé Villard doit composer avec les contradictions de la vallée. 

Les Chamoniards savent plus que quiconque que le temps presse. Les glaciers servent de sablier grandeur nature, leur recul est un compte à rebours qui s’affiche en permanence dans la vallée. Alors parfois, la tension monte. Certains détails deviennent insupportables. «J’ai envie que ça fuse, les élus doivent être plus attentifs aux petites choses du quotidien», fulmine William Leroux, 26 ans. Le jeune homme est une figure locale, connu pour son franc-parler. 

Il y a deux mois, après être venu s’approvisionner en produits locaux sur le marché, William Leroux remarque que les agents municipaux fourrent plastiques et cartons dans la même benne. Son sang ne fait qu’un tour, il poste un message sur plusieurs groupes de Chamoniards. 150 personnes commentent, toutes aussi outrées que lui. Comme François-Xavier Laffin, ce restaurateur s’emploie à dénoncer sur les réseaux sociaux les incohérences de la municipalité. La proximité entre les deux hommes s’arrête à ces pratiques similaires. «Laffin a goudronné toute la vallée, il n’est pas plus écolo que les autres. Personne n’est exemplaire ici. Mais j’apprécie son intention, et je souhaite que Chamonix adopte les propositions écologiques qui ont émergées pendant les dernières municipales», tance le restaurateur, intransigeant. 

Depuis son agence immobilière, François-Xavier Laffin continue de fustiger contre la timidité de la municipalité, malgré la complexité de la crise climatique. L’homme exprime son agacement d’une tape sur son bureau, puis il tend son doigt en direction du mur. Derrière lui, le Mont-Blanc est encadré à hauteur d’homme. Des petites maisons avec des drapeaux américains, français et suisses trônent à côté de lui. Le promoteur le jure, il lui est impossible de faire construire sur des terrains vierges… «sauf un logement ou deux», rectifie le Chamoniard. Ce paradoxe, toujours.

  Antoine Beau

Les mesures écologiques des grandes villes ou des stations de ski ne sont pas transposables à Chamonix, ville à la montagne. Photo Antoine Beau

Chamonix attire chaque année plusieurs millions de visiteurs

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