Ce qu’il faut retenir du discours d’Emmanuel Macron à Kigali

En visite officielle dans la capitale rwandaise le 27 mai, le président de la République a reconnu dans un discours prononcé au Mémoriel de Gisozi la « responsabilité accablante » de la France dans le génocide des Tutsi de 1994. Le président n’a pas souhaité présenter d’excuses aux victimes lors de cette visite très attendue.

Emmanuel Macron s’est exprimé pour reconnaître la part de responsabilité de la France dans le massacre de plus de 800 000 Rwandais en 1994. « C’est aux hommes qu’il appartient de briser le silence », a indiqué le président de la République dans un discours historique. Il est le deuxième de sa fonction, après Nicolas Sarkozy en 2010, à se rendre à Kigali, capitale du Rwanda. Après 25 ans de tensions, le discours marque un tournant dans les relations entre les deux pays. Le président n’est pas allé plus loin que la reconnaissance des faits et n’a pas présenté d’excuses de la part de l’État français.

« En me tenant avec humilité et respect à vos côtés ce jour, je viens reconnaître nos responsabilités »

Le discours d’Emmanuel Macron rompt avec la dynamique de ses prédécesseurs. Il reconnaît la « responsabilité accablante » de la France, « dans un engrenage qui a abouti au pire alors même qu’elle cherchait précisément à l’éviter ». Il reprend les termes du rapport Duclert, qu’il a lui-même commandé en 2019 à une Commission d’historiens. « La France a une responsabilité politique au Rwanda », a‑t-il martelé. « Elle a un devoir, celui de regarder l’Histoire en face ».

Ce n’est pas la première fois qu’il rappelle le devoir de mémoire, qui est devenu un élément important de son quinquennat. « La communauté internationale mit près de trois mois, trois interminables mois avant de réagir. Nous avons tous abandonné des centaines de milliers de victimes à cet infernal huit clos ». Le dossier rwandais est crucial dans ce travail mémoriel. Le discours d’Emmanuel Macron intervient dans une volonté de reconnaissance et d’acceptation des faits. « Alors que des responsables français avaient eu la lucidité et le courage de qualifier le génocide, la France n’a pas su en tirer les conséquences appropriées ».

« Les tueurs (…) n’avaient pas le visage de la France.
Elle n’a pas été complice »

Accusé régulièrement par une partie de la droite et de l’extrême-droite de tomber dans la repentance, Emmanuel Macron a choisi ici d’éviter des excuses. Il cible notamment les militaires français, à la colère attisée par ses prises de position sur la guerre d’Algérie. « Le sang qui a coulé n’a pas déshonoré ses armes ni les mains de ses soldats, qui ont eu aussi vu de leurs yeux l’innommable, pansé des blessures et étouffé leurs larmes ». La France a « surestimé sa force, en pensant pouvoir arrêter ce qui était déjà à l’œuvre ». Il dénonce un manque de compréhension et non une volonté de nuire qui mènerait à de la culpabilité. « Ces efforts étaient louables et courageux, mais ils ont été balayés par une mécanique génocidaire qui ne voulait aucune entrave à sa monstrueuse planification ».

« Ce parcours de reconnaissance nous offre l’espoir de sortir de cette nuit et de cheminer à nouveau ensemble »

« Depuis, vingt-sept années de distance amère se sont écoulées, vingt-sept années d’incompréhension, de tentatives de rapprochement sincères mais inabouties. Vingt-sept années de souffrance pour ceux dont l’histoire intime demeure malmenée par l’antagonisme des mémoires. » En admettant la responsabilité du gouvernement de 1994 et notamment de François Mitterrand, le chef d’État ouvre la porte à une réconciliation franco-rwandaise.

Le président se place dans une posture d’égalité avec son congénère rwandais : « Reconnaître ce passé, nos responsabilités, est un geste sans contrepartie ». Pour ce faire, il évoque une « dette » de la France envers le Rwanda. C’est également un aveu du manque de considération pour les victimes qui a suivi le génocide : « « Ceux dont nous n’avons écouté la souffrance ni avant, ni pendant, ni même après. Et c’est peut-être là le pire ». Il leur propose de suivre ensemble la route de la mémoire, alors que la France a « fait trop longtemps prévaloir le silence sur l’examen de la vérité ».

« Seuls ceux qui ont traversé les nuits peuvent peut-être pardonner, nous faire le don alors de nous pardonner »

Emmanuel Macron ne se contente pas de reconnaître la responsabilité française, mais propose de poursuivre le travail de mémoire, pour « ceux qui portent la blessure béante d’avoir été là et d’être encore là ». Il pose les conditions pour qu’un pardon soit possible et qu’une réelle entente se crée à ce sujet entre les deux pays. Le processus amorcé par le rapport Duclert prend un nouveau tournant avec ses paroles. “Reconnaître ce passé, c’est aussi et surtout poursuivre l’œuvre de justice”. Le président a exprimé son souhait d’ouvrir l’ensemble des archives des pays concernés pour établir une véritable mémoire du génocide des Tutsi. Le chef de l’État rappelle dans ce discours le travail de mémoire entrepris sur les cendres du colonialisme.

Il poursuit sa trajectoire de reconnaissance, après avoir inscrit dans les manuels scolaires en septembre dernier le génocide rwandais au programme. « Un génocide ne se compare pas, il a une généalogie, une histoire, il est unique. Un génocide a une cible. Les tueurs n’ont eu qu’une obsession criminelle : l’éradication des Tutsis. » Il rend hommage aux victimes. « Ce lieu leur restitue tout ce dont on avait tenté de les priver : un visage, une histoire, des souvenirs, des envies et des rêves, et surtout une identité, un nom, tous les noms. Gravés un à un, inlassablement, sur la pierre éternelle de ce mémoriel. »

« Je veux ici en ce jour assurer la jeunesse rwandaise qu’une autre rencontre est possible »

Emmanuel Macron tente ici de mettre fin à une période des relations franco-rwandaises et d’initier leur normalisation. Il insiste sur le devoir de mémoire des nouvelles générations, et met des options sur l’avenir. « C’est ainsi poursuivre l’œuvre de connaissance et de vérité que seul permet la rigueur du travail de la recherche et des historiens. Et nous le poursuivrons encore en soutenant une nouvelle génération de chercheurs et de chercheuses qui ont courageusement ouvert un nouvel espace de travail ».

Ce travail sur le passé doit s’accompagner d’un futur bienveillant. « N’effaçant rien de nos passés, il existe l’opportunité d’une alliance respectueuse, lucide, solidaire, mutuellement exigeante, entre la jeunesse du Rwanda et la jeunesse de France ». Le chef de l’Etat s’adresse ici à une population particulièrement dense au Rwanda, celle des jeunes, qui est cruciale dans l’entente entre les deux pays. « Et c’est l’appel que je veux lancer ici. Bâtissons ensemble de nouveaux lendemains, préparons ici pour nos enfants de prochains souvenirs heureux ».


Attentes et réactions au discours d’Emmanuel Macron

Le député européen Raphaël Glucksmann juge nécessaire la reconnaissance et les excuses françaises : « En notre nom à tous, vous pouvez reconnaître notre responsabilité, vous pouvez demander pardon. Pardon aux morts et aux vivants », a‑t-il déclaré sur son compte Instagram.

Le président rwandais Paul Kagamé approuve les paroles du président français, qui ont selon lui « plus de valeur que des excuses ».

Le président de l’association Ibuka de soutien aux victimes a exprimé à l’AFP son ressentiment : « On s’attendait à ce qu’il présente clairement des excuses au nom de l’État français. Il ne l’a pas fait. Même demander pardon, il ne l’a pas fait ».

Légende photo : Emmanuel Macron lors de son discours à Kigali, le 27/05/2021 ©AP Photo/Muhizi Olivier